Pendant que l'empereur se donnait ainsi beaucoup de peine à Paris, on lui gâtait ses affaires à l'armée.
Le roi de Naples, non seulement n'avait pu parvenir à rallier l'armée à Wilna, mais il avait évacué cette ville et ramené l'armée en troupeau vers la Vistule. Il acheva ainsi de la perdre. On était dans le mois de janvier, et le froid était des plus rigoureux. Arrivé à la Vistule, il la quitta lui-même pour retourner à Naples, en laissant le commandement au vice-roi d'Italie. L'empereur était bien mécontent de la conduite de ce prince qui fit bien de ne pas passer par la France, car il aurait pu y rencontrer une mauvaise réception: il se dirigea par la Saxe, la Bavière et le Tyrol.
L'armée russe faisait suivre la nôtre par des nuées de Cosaques qui passaient les rivières sur la glace, en sorte que l'on ne pouvait prendre de position nulle part; aussi l'armée revint-elle successivement sur Posen, puis sur l'Oder et sur l'Elbe, qu'on ne put même pas garder.
Le contingent prussien, sous les ordres du général Yorck, était à la gauche du corps du maréchal Macdonald. Le général prussien traita particulièrement pour son corps avec le général russe qui le suivait; il conclut avec lui un armistice par lequel il mit ses troupes hors de l'état d'hostilités, exposant ainsi le reste du corps d'armée à une perte certaine. Il compromit par contre-coup le roi de Prusse son maître, qui était dans sa capitale au milieu de notre armée.
Ce fut lors de cette première défection que nous sentîmes le poids de l'ingratitude du maréchal Bernadotte, qui pouvait, en attaquant la Finlande, retenir le corps qu'il avait laissé venir en Courlande. La réunion des Suédois avec l'armée russe arriva fort mal à propos pour nous, et eut lieu pour ainsi dire, au moment où les autres souverains alliés s'empressaient de renouveler à l'empereur leurs sentiments pour lui, en chargeant des ambassadeurs extraordinaires de lui en porter l'assurance.
Le roi de Prusse désavoua la conduite de son général; il envoya un ambassadeur à l'empereur au mois de janvier; il fit condamner le général Yorck par un conseil de guerre, mais telle était la rapidité de la marche des événements, que, moins de trente jours après, il était dans les rangs de nos ennemis.
Le roi avait résisté longtemps aux instances dont il était obsédé en Prusse pour se joindre aux Russes. La droiture de son caractère le retenait encore dans notre alliance malgré les funestes résultats qu'elle ne pouvait manquer de lui amener. Il fut contraint au parti qu'il prit par les hommes de mouvement qui lui déclarèrent nettement, mais avec respect, qu'ils étaient prêts à agir avec lui comme sans lui. Le roi leur répondit alors: «Eh bien, messieurs, vous m'y forcez; mais souvenez-vous qu'il faut vaincre ou être anéanti.»
Lorsque l'empereur apprit la défection du corps prussien, il assembla un conseil privé, auquel assistèrent l'archi-chancelier, M. de Talleyrand, les ministres, le président du sénat, des ministres d'État, ainsi que plusieurs grands officiers de sa maison. Il exposa lui-même la situation des choses, fit donner lecture des pièces relatives à cet événement, et posa la question suivante: «Dans cette conjoncture, qui complique encore notre mauvaise position, me conseillez-vous de négocier pour la paix ou de faire de nouveaux efforts pour la guerre?»
J'étais en mon particulier très fâché de voir soumettre cette question au jugement de tant de monde; elle aurait du être traitée dans le cabinet de l'empereur, entre deux ou trois personnes qu'il y aurait appelées l'une après l'autre. Les conseils trop nombreux ont l'inconvénient de ne produire aucune résolution, parce que personne n'ose y émettre une opinion courageuse. Aussi à celui-là c'était à qui ne parlerait pas.
L'empereur demanda à l'archi-chancelier son opinion. Elle fut pour la paix. Mais l'empereur était accoutumé à plaisanter avec Cambacérès toutes les fois qu'il n'était pas question de législation ou de jurisprudence; il s'adressa à M. de Talleyrand, il lui demanda son opinion. M. de Talleyrand ne répondit pas aussi franchement que je l'attendais. Soit qu'il ne voulût pas parler devant tant de monde, ou qu'il eût un autre motif pour se taire, il fut de l'opinion de négocier. L'empereur lui dit: «Voilà comme vous êtes toujours: vous allez disant partout qu'il faut faire la paix; mais comment la faire? M. de Talleyrand répliqua: «Votre majesté a encore entre les mains des effets négociables: si elle attend davantage, et qu'elle vienne à les perdre, elle ne pourra plus négocier.» L'empereur, s'impatientant un peu, lui dit: «Mais expliquez-vous.» Et comme M. de Talleyrand hésitait à le faire, il ajouta: «Vous n'avez pas changé.» Puis passant de suite au duc de Feltre, quoiqu'il y eût deux ou trois personnes avant lui, il lui demanda son opinion sur la question posée: s'il convenait de négocier, ou de faire de nouveaux efforts. M. de Feltre répondit d'une voix ferme, et après y avoir réfléchi: «Je regarderais votre majesté comme déshonorée si elle consentait à l'abandon d'un seul village réuni à l'empire français par un sénatus-consulte.» L'empereur reprit: «Voilà qui est clair. Alors que faut-il faire?» dit l'empereur. «Il faut armer, sire,» répondit M. de Feltre. L'empereur, continua à recueillir les opinions, mais personne ne s'avisa d'être d'un sentiment opposé à celui qui parut lui convenir.