Il était trop faible pour détacher aucun corps de son armée, sans quoi il aurait fait marcher droit à Berlin; il fut donc obligé de subordonner ses projets à ce que les ennemis pouvaient eux-mêmes entreprendre s'ils avaient autant d'infanterie et d'artillerie que lui et de plus toute leur immense cavalerie.

L'empereur fit à Lutzen, c'est-à-dire un jour auparavant, une perte qui lui fut très sensible; celle du maréchal Bessières qui fut tué d'un coup de canon à Posarna entre Weissenfels et Lutzen. Cette mort d'un aussi ancien et aussi fidèle serviteur fut un vide pour l'âme de l'empereur qui l'aimait; la fortune lui enlevait ses amis, comme si elle avait voulu l'avertir des coups qu'elle lui préparait.

Le soir de la bataille de Lutzen on fit rester l'armée dans sa formation de colonnes serrées: tant on avait peur de la cavalerie ennemie qui en effet tenta plusieurs charges à travers l'obscurité, mais elle fut si bien accueillie qu'elle ne jugea pas à propos de réitérer ses attaques. La nuit était profondément obscure, l'on n'y voyait point à dix pas, et il y avait si peu d'hommes à cheval dans l'armée, que les carrés d'infanterie avaient ordre de faire feu sur tout ce qui paraîtrait à cheval; tant on était persuadé que ce ne pouvait être que des ennemis.

Après cet événement, l'empereur renvoya de nouveau son aide-de-camp le général Flahaut près du roi de Saxe pour lui en faire part. Lorsque ce prince avait évacué Dresde, il s'était retiré à Prague et sur les instances de la cour de Vienne, il avait résolu de se retirer en Autriche, peut-être même à Vienne. L'empereur lui avait envoyé un de ses aides-de-camp avant la campagne, pour le prévenir de ce qu'il allait faire et l'engager à rester en Bohême, et y attendre les événements; cet aide-de-camp de l'empereur avait joint le roi de Saxe à Lintz en Autriche, et ce qu'il lui dit le détermina à revenir à Prague, où M. de Flahaut le retrouva.

La bataille de Lutzen nous fit un bien incalculable; elle nous préserva de nouvelles défections en Allemagne [6], et par là nous rendit une confiance que l'on n'avait plus dans l'avenir. On chanta des Te Deum partout; l'impératrice en fit chanter un à Notre-Dame, où elle se rendit en grand cortège. Elle était accompagnée de sa cour et des troupes de la garde; elle fut accueillie du public avec un enthousiasme qui tenait du délire, et lorsqu'elle entra dans Notre-Dame, les applaudissements fendaient la voûte de ce majestueux édifice.

[6: S. M. l'impératrice elle-même en témoignait une grande joie, parce que, disait-elle, cela retiendrait ses compatriotes, qu'elle soupçonnait d'être ébranlés.]

On revient vite d'une grande extrémité en France! tout le monde se regardait comme perdu avant la bataille de Lutzen, et immédiatement après l'on crut à la paix, du moins on avait l'espérance qu'elle suivrait de près un aussi glorieux événement. Cette consolation donna du courage; de tous côtés on n'admirait plus que l'habileté avec laquelle l'empereur s'était relevé d'un péril aussi imminent, en sorte que l'attachement qu'on lui vouait depuis si longtemps n'avait rien perdu de sa force ni de sa sincérité.

C'est ici le cas d'observer que si les Autrichiens, au lieu de tergiverser, nous eussent aidé du contingent qu'ils nous devaient, d'après nos traités avec eux, et qu'ils avaient exactement observés pendant notre prospérité, la paix se serait fait immédiatement après la bataille de Lutzen; car les alliés n'eussent pas couru les chances d'une nouvelle campagne, ou s'ils l'eussent faits, la cavalerie autrichienne nous aurait donné les moyens de profiter de la victoire; mais ils n'eussent eu garde de s'aventurer ainsi: s'ils n'eussent pas connu les dispositions de l'Autriche, ils n'eussent pas passé l'Elbe, peut-être même fussent-ils restés de l'autre côté de la Vistule. Ils recueillirent le fruit de la conduite qu'ils avaient eux-mêmes tenue en 1809, en ne prenant aucune part à la campagne; on appelle cela de la politique: il n'y avait pas un monarque qui aurait osé la mettre en pratique au quinzième siècle, il en aurait rougi; et il fallait arriver au dix-huitième siècle pour en voir l'exemple souvent réitéré, et perfectionné comme toutes les connaissances qui distingueront le siècle.

Il eût été plus noble à l'Autriche de refuser de marcher en Russie; elle savait où on la menait, et pourquoi on l'y conduisait; certainement si elle avait refusé de coopérer à cette entreprise; on ne l'y aurait pas obligée.—Son refus eût été noble, et eût peut-être fait abandonner l'entreprise.

Après la bataille de Lutzen, l'empereur fit marcher son armée sur Dresde, où se retirait l'armée combinée russe et prussienne. Lorsque son mouvement rétrograde fut bien prononcé, et qu'il devint évident qu'elle n'accepterait point la bataille en avant de l'Elbe, l'empereur commença à manoeuvrer pour approcher de ce fleuve sur plusieurs points. Le maréchal Ney alla le passer à Wittenberg; après quoi il vint, par sa droite, se placer à une marche en avant de Torgau. Il fut remplacé en avant de Wittenberg par le maréchal Victor.