L'empereur ne s'abusait pas sur les événements qui s'approchaient; je crois fermement que, dans ces instants pénibles, il jugea bien ces hommes qui, six mois auparavant, lui disaient en plein conseil «qu'ils le considéreraient comme déshonoré, s'il faisait la cession d'un seul village réuni à l'empire par un sénatus-consulte,» ainsi que ceux qui lui dissimulaient le véritable état des choses. Ces hommes savaient cependant dans quelle situation était la France. Si, au lieu d'écouter les inspirations d'un fol orgueil ou d'un zèle intéressé, ils eussent fait entendre les plaintes qui retentissaient à leurs oreilles, ils nous eussent épargné bien des maux.

Mais ils n'ont jamais ambitionné que la faveur exclusive de l'empereur: ils avaient la fièvre lorsqu'ils le voyaient parler deux fois de suite avec une personne qui avait la réputation de leur être supérieure en talents. Aussitôt ils prenaient leurs mesures pour écarter l'importun, ils n'avaient pas de repos qu'ils ne l'eussent éconduit. Cette funeste tactique porta bientôt son fruit, la vérité fit place à la flatterie, et l'empire succomba. Il n'y eut plus alors ni zèle ni dévouement. Nos malheurs n'étaient pas l'ouvrage de ceux qui les avaient causés, mais les résultats d'une opiniâtreté qu'ils n'avaient pu vaincre. Ils se targuent d'une rudesse qu'ils n'ont jamais eue; ils se donnent un vernis d'opposition qu'on ne leur connut jamais; ils auront beau faire, leurs noms sont inséparables des calamités publiques, nos neveux sauront par quelles mains a péri un édifice de gloire que nous comptions avec orgueil leur transmettre en héritage.

Ce sont toujours les hommes dont le métier n'est pas de se trouver sur le champ de bataille qui sont les plus avides de guerre; ils cherchent à s'attribuer les honneurs et la considération dont on récompense ceux qui courent les dangers.

Entendez-les, ils tranchent sur le mérite des généraux, pèsent leurs talents et leur courage; s'ils ne peuvent en faire des hommes médiocres ou lâches, ils en font des hommes immoraux ou des spoliateurs. Combien j'en ai vu accuser près de l'empereur, parce qu'on lui savait de l'estime pour eux! et lorsqu'on était parvenu à leur nuire, on cherchait à leur persuader qu'on leur était favorable, mais que l'empereur avait sur eux des rapports dont on n'avait pu triompher. J'ai vu souvent l'empereur obligé d'imposer silence à la malveillance, et se plaindre avec amertume du besoin que l'on avait de se nuire les uns aux autres; je l'ai vu quelquefois entrer en fureur en lisant des rapports faits par des officiers-généraux qui croyaient lui donner des preuves de dévouement en calomniant leurs camarades. J'ai connu une grande partie de toutes ces infâmes délations, et le seul reproche qu'on puisse faire à l'empereur, c'est d'avoir été bon jusqu'à la faiblesse pour des hommes qui ne recherchaient que la faveur. Ils l'obsédaient pour faire leur fortune particulière, mais ils étaient sans affection pour lui, ou du moins ils n'avaient rien de cette exaltation, de ce dévouement dont ils ne cessaient de se targuer.

J'ai dit que l'empereur, en voyant tant de difficultés, ne s'en faisait point accroire sur les résultats dont sa pénible situation pouvait être suivie; en voici la preuve.

Il n'avait aucune confiance dans les sentiments manifestés par les déclarations des alliés. Il avait dit depuis longtemps, en parlant d'eux: «Ils se sont donné rendez-vous sur ma tombe, mais aucun d'eux n'ose y arriver le premier.» Il ajoutait dans cette circonstance: «Le moment de leur rendez-vous est arrivé; ils regardent le lion comme mort, c'est à qui lui donnera le coup de pied de l'âne: si la France m'abandonne, je ne puis rien; mais l'on ne tardera pas à se repentir de ce que l'on aura fait.»

Il jugeait bien qu'il était impossible que les alliés ne sussent pas à peu près d'une manière exacte tous les embarras dans lesquels il était plongé. Il ne se dissimulait pas que cette circonstance, loin de leur donner des dispositions pacifiques, ne les rendrait que plus exigeants; mais au lieu de l'abattre, cette circonstance ne fit que redoubler son activité.

On vit, dans cette occasion, ce que peut un génie comme le sien. On jugera de ce qu'il aurait fait, s'il avait été secondé: il semblait que l'infortune, en l'accablant de ses rigueurs, les eût proportionnées à la force de son âme; rien ne l'étonnait ni ne l'ébranlait.

L'empereur résolut de terminer les affaires d'Espagne. S'il l'avait fait deux mois plus tôt, il n'y a nul doute qu'il était sauvé; car l'armée d'Espagne aurait pu se trouver en Bourgogne lorsque celle des alliés arrivait sur les frontières de Suisse. Il parla de ce projet à Cambacérès, qui l'approuva fortement. Le ministre des relations extérieures eut ordre de s'en occuper sur-le-champ. Celui-ci me demanda un permis d'entrée et de séjour à Valancey, tant que bon lui semblerait, pour M. de la Forest, qui était attaché aux relations extérieures, ainsi qu'un passeport pour le duc de San-Carlos, qui avait été séparé du prince des Asturies sous l'administration de M. Fouché, et résidait à Lons-le-Saulnier, en Franche-Comté.

Les princes d'Espagne vivaient dans un isolement absolu à Valencey. On n'ignorait cependant rien de ce qui se passait dans leur intérieur, et il ne faut qu'avoir connu les moeurs espagnoles pour croire que l'on était dispensé de recourir à des moyens vexatoires pour être informé de ce que l'on désirait savoir. Il y avait autant d'intrigues à cette petite cour qu'il y en a jamais eu à celle de Madrid. On s'y disputait la confiance du prince comme la vice-royauté du Mexique; celui qui avait le plus d'ambition était toujours prêt à sacrifier son rival, comme celui-ci était disposé à éloigner celui qu'il redoutait.