Il m'avait défendu de m'immiscer en rien dans ce qui concernait cette assemblée, je me l'étais tenu pour dit. Je n'avais voulu ni m'exposer à lui déplaire, ni contrarier ce qu'il voulait faire faire par d'autres voies. Cependant ces messieurs, qu'animait tant de zèle, auraient bien pu se procurer le rapport avant de laisser aller les choses aussi loin; mais ils n'en faisaient pas d'autres dans toutes les occasions.

J'avais heureusement ce rapport; je l'envoyai à l'instant même aux Tuileries. Comme il devait paraître le lendemain, on convoqua le soir même un conseil privé extraordinaire auquel assistèrent le roi Joseph, les dignitaires de l'État, les ministres et les ministres d'état. Le président du corps législatif s'y trouva en cette dernière qualité.

Il y avait dans la composition de ce conseil tout ce que l'on pouvait désirer, soit comme réunion des lumières, soit comme dévouement à l'empereur.

M. de Bassano, en sa qualité de secrétaire d'État, donna lecture du rapport de la commission du corps législatif. Il est bon d'observer que les jours précédents, on avait mis toute sorte de moyens en oeuvre pour faire connaître à cette commission ce que l'on désirait qu'elle dît, tant dans son exposé que dans ses conclusions. On avait échoué, et son rapport était en ce moment l'objet de la délibération du conseil privé. Il faut convenir que cette pièce avait quelque chose de choquant pour le gouvernement, et pourtant ce n'était qu'une première attaque.

L'empereur laissa parler tout le monde; on lui donna de fortes raisons en faveur du corps législatif, particulièrement l'archi-chancelier; mais personne ne voulait s'engager à lui répondre qu'il n'y avait pas quelque arrière-pensée de raviver des principes dont la profession avait causé tant de désordres [19]. Lorsque, dans le discours, on arrivait à ce point, chacun faisait un pas en arrière et témoignait de l'inquiétude, en disant qu'il ne répondait pas de ce qui pouvait être la suite de telle ou telle chose, etc.

[19: On redoutait de la part du vice-président, M. Lainé, une direction révolutionnaire.]

L'empereur s'était plaint souvent que toutes les discussions des conseils qu'il assemblait finissaient par prendre cette tournure; mais dans le cas dont il s'agit, la chose fut pire encore. Il semblait que l'on prévoyait une catastrophe, et que chacun cherchât autant à n'y point attacher son nom, qu'à se garantir de ses effets.

L'empereur résuma la question, et demanda si, dans l'état des choses, la direction que prenait le corps législatif pouvait amener plus de mal que de bien. Il alla jusqu'à demander s'il pouvait être à craindre que, dans un cas de revers éprouvé à l'armée, ou de l'approche de la capitale par les ennemis, cette assemblée se déclarât permanente et s'emparât du gouvernement. Il demanda si on la croyait à l'abri d'une influence ennemie au dedans aussi bien qu'au dehors, et il ajouta ces paroles: «Parlez, messieurs, vous avez l'expérience de la révolution, vous avez vu où nous ont mené les bonnes intentions qu'avait l'Assemblée Constituante; celle-ci a-t-elle plus de moyens d'éviter de tomber dans des erreurs que n'en avait la première?»

Personne n'osa l'affirmer, mais tout le monde la défendit contre la possibilité qu'elle cédât à une influence venant du dehors; que quant à une influence intérieure, elle existerait toujours; les événements seuls détermineraient la direction qu'elle prendrait.

«Alors, repartit l'empereur, je n'ai aucun secours à en espérer, puisqu'elle-même attendra pour se décider que la fortune prononce.