Ces dispositions arrêtées, la séance fut levée: il était deux heures du matin.

Les membres qui composaient le conseil s'arrêtèrent dans la pièce voisine, déplorant la résolution qui venait d'être prise. Plusieurs me disaient: «Si j'étais ministre de la police, Paris serait insurgé demain matin, et l'impératrice ne partirait pas.»

Paris sans doute était [29] disposé à s'insurger; je n'avais pas été jusqu'à ce moment sans m'apercevoir qu'il était facile de le mettre en mouvement, et que cela dépendait de moi. «Mais, leur dis-je, quel est celui d'entre vous qui voudrait prendre la responsabilité des événements dont ce mouvement peut être suivi, surtout après ce dont vous venez d'être les témoins, c'est-à-dire, lorsque vous venez de décider qu'il fallait obéir aux ordres de l'empereur. Vous me conseillez de prendre sur moi ce que vous n'avez pas cru pouvoir faire. Mais connais-je les projets de l'empereur? Suis-je même assuré que ce mouvement ne les contrarierait pas? et si je venais à échouer, à quoi auraient servi le meurtre, le pillage, tous les désordres dont peut être suivi un appel à la multitude? Est-il sûr, est-il même probable que le souverain qui refusa de couvrir sa défaite par l'incendie de Leipzig, voulût régner au prix des malheurs qu'une telle résolution peut attirer sur la capitale? Que répondrais-je à ses reproches? Qu'opposerais-je aux plaintes de cent mille familles, dont l'une me demandera son chef, l'autre ses habitations, sa fortune, que je lui aurais ravis? Ce serait trop de victimes, trop de larmes; je ne puis prendre sur moi de lancer toute une population dans un abîme. D'ailleurs, quand j'en aurais la force, l'esprit de mes instructions le défend. Loin de vouloir que je compromette la population, l'empereur m'ordonne de quitter Paris si les alliés pénètrent dans la capitale. Je puis bien empêcher l'impératrice de partir; mais il n'y a qu'un fou qui osât se flatter de maîtriser les événements dont cette violence pourrait être suivie. En voulant servir l'empereur, je puis détruire les chances qui lui restent, et faire tourner au profit d'un parti les espérances qu'il peut conserver. Passe cependant si je n'avais pas d'ordres, que le cas fût fortuit; mais tout à été prévu: il ne me reste qu'à m'y conformer. Je déplore, comme tout le monde, la funeste résolution qui vient d'être arrêtée; mais je ne veux pas me charger seul de ce que vous n'avez pas osé faire tous ensemble.»

[29: L'empereur avait été exactement instruit par moi des dispositions des citoyens de Paris, qui ne demandaient que des armes qu'on leur refusait.]

J'avais plus d'un motif pour ne pas me rendre au conseil qu'on me donnait, et je vais les exposer. Je m'étais aperçu depuis longtemps que l'empereur, sans cesser de croire à mon dévouement pour lui, n'avait pas été inaccessible aux insinuations qui lui avaient été faites sur mon compte: que je ne travaillais pas; que j'étais mené par mes bureaux; qu'une intrigue me dirigeait; que j'avais les meilleures intentions possibles, mais que j'étais au-dessous de cette place, et étranger à la révolution qu'il importait éminemment de connaître pour la bien remplir.

La cabale qui avait été contrariée de ma nomination au ministère, n'avait pas perdu l'espérance de m'en éloigner pour y porter un des siens, comme elle faisait depuis quinze ans dans les sept huitièmes des places administratives. Je n'avais pu méconnaître, à l'occasion de l'affaire du 23 octobre, que si l'empereur ne m'avait pas sacrifié après les calomnies du ministre de la guerre, c'est que la turpitude des rapports qui lui étaient parvenus lui avait été tellement démontrée, qu'il ne put disconvenir que je n'avais aucun tort dans cette affaire; mais comme il avait d'abord donné une sorte de sanction à ce qu'on lui dit, il ne voulut pas tout de suite en revenir. Le ministre de la guerre avait fait ses preuves dans les intrigues de la révolution; quelques frères et amis de l'époque s'étaient joints à lui, et tous ensemble tentaient tous les moyens imaginables pour me donner un successeur. Je voyais tout cela, on me le disait, je le croyais, et je n'en servais que mieux; mais aussi j'avais renoncé à compter jamais sur les effets de cette bienveillance que l'empereur avait pour moi, quand j'étais son aide-de-camp; j'étais persuadé au contraire qu'il compterait plus rigoureusement avec moi qu'avec tout autre, non pas qu'au fond il ne m'estimât, mais parce qu'on lui avait persuadé que j'étais disposé à me targuer d'une bienveillance particulière de sa part, et que je me permettais une foule de choses, parce que je me croyais sûr de l'impunité.

Depuis son voyage en Hollande, pendant lequel la reine de Naples vint à Paris, et surtout depuis son retour de Russie, j'avais eu lieu de me convaincre que j'avais baissé dans son opinion.

Je m'observai dès-lors, mais j'éprouvai constamment le chagrin d'un homme que l'on considère comme mal à sa place, et qui est obligé de se replier sur lui-même pour se consoler de l'injustice qu'il essuie. Je regrettais l'état militaire, et je sentais de l'aversion pour ces guerres continuelles qui n'étaient plus qu'un métier, au lieu d'être une carrière de gloire, comme dans les premières années du règne de l'empereur.

Dans la position ou je me trouvais placé, sachant, comme je viens de le dire, toutes les intrigues dont j'étais l'objet, j'avais tout à craindre en traversant l'opinion du ministre de la guerre. En effet, il aurait sûrement rejeté sur moi toute la responsabilité de l'entreprise, et, pour, être conséquent avec lui-même, et mettre sa responsabilité, à couvert, autant que pour céder à un mouvement assez naturel au coeur humain, il n'aurait pas manqué de faire connaître aux troupes ce dont il aurait été question. Les généraux qui commandaient celles-ci m'eussent dès-lors abandonné, et je ne devenais plus qu'un chef de factieux. Or, qu'est un chef de parti au moment du danger, lorsque les troupes l'abandonnent? Les maréchaux Marmont et Mortier, instruits par le ministre de la guerre, eussent-ils voulu prendre part à une insurrection dans laquelle ils n'auraient pas même eu le premier rôle, tandis que leur responsabilité était à couvert en suivant la direction donnée par le ministre de la guerre.

Que me serait-il resté alors pour parti? Les hommes qui venaient de reconnaître qu'il fallait obéir à l'ordre que le prince Joseph avait exhibé? Ils n'auraient pas manqué de m'abandonner, d'autant plus qu'ils voyaient bien que cet ordre de l'empereur n'avait été donné que sur les remontrances et les sollicitations réitérées du ministre de la guerre.