Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers, toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.
J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens, et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions, mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son exil belliqueux, manœuvraient dans le même but. Lucien montrait un patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.
La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition flagrante.
On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité assurée peut se changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se tamisait la politique.
Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon, il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus faits l'un que l'autre pour manier la police[9].
L'œuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe, Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena, Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il manœuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu.
A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués, dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la vengeance, sur les frontières mêmes de la république?
Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire. «Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions, des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui d'engloutir la république.»
Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les Russes s'approchant des frontières.
Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur, vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles; mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter.