Il était le seul dont la renommée pût balancer la sienne sous le point de vue stratégique. Cette espèce de rivalité militaire, et la position de Moreau eu égard à l'état de l'opinion, mettait Bonaparte, pour ainsi dire, à la merci de ses succès, tandis, que dans l'intérieur il était en butte aux complots des démagogues et des royalistes hostiles. Pour eux, c'était l'ennemi commun. La vigilance de la police, loin de porter le découragement dans l'esprit des anarchistes, semblait leur inspirer encore plus de nerf et d'audace. Leurs coryphées s'assemblaient tantôt chez le limonadier Chrétien, tantôt à Versailles, tantôt au jardin des Capucines, organisant l'insurrection et désignant déjà un gouvernement provisoire. Voulant en finir, ils en vinrent aux résolutions désespérées. L'un d'eux, nommé Chevalier, d'un républicanisme délirant et d'un génie atroce, occupé, dans le grand atelier d'artillerie de Meudon, sous le Comité de salut public, à imaginer des moyens de destruction calculés sur les effets extraordinaires de la poudre, conçut la première idée de faire périr Bonaparte à l'aide d'une machine infernale, qu'on placerait sur son passage. Excité par les encouragemens de ses complices, et plus encore par son propre penchant, Chevalier, secondé par le nommé Veycer, construisit une espèce de baril cerclé en fer et garni de clous, chargé à poudre et à mitrailles, auquel il adapta une batterie solidement fixée et armée, susceptible de partir à volonté à l'aide d'une ficelle, ce qui devait mettre l'artilleur à couvert de l'explosion. L'ouvrage avança; tous les conjurés se montraient impatiens de faire sauter, au moyen de la machine infernale, le petit caporal, nom qu'ils donnaient à Bonaparte. Ceci n'est pas tout: les plus hardis, Chevalier à leur tête, osent faire entre eux l'essai de la machine infernale. La nuit du 17 air 18 octobre est choisie; les chefs du complot vont derrière le couvent de la Salpêtrière, s'y croyant à couvert par l'isolement. Là, l'explosion est telle que les enragés eux-mêmes, remplis de terreur, se dispersent. Revenus de leur premier effroi, ils délibèrent sur les effets de cette horrible invention; les uns la croient propre à couronner leurs trames; d'autres pensent, et Chevalier se range de cet avis, qu'il ne s'agit pas de faire périr plusieurs personnes, mais de s'assurer de la mort d'une seule, et que, sous ce rapport, l'effet de la machine infernale dépend de trop de chances hasardeuses. Après de profondes méditations, Chevalier s'arrête à l'idée de construire une espèce de bombe incendiaire, qui, lancée dans la voiture du premier consul, soit à son arrivée, soit à sa sortie du spectacle, le ferait sauter par une explosion inévitable et subite. Chevalier met de nouveau la main à l'œuvre.
Mais déjà l'explosion nocturne avait provoqué mon attention, et les jactances des conjurés transpirant de proche en proche, ne tardèrent pas de mettre toute la police à leurs trousses. La plupart des rapports secrets faisaient mention d'une machine infernale destinée à faire sauter le petit caporal. Je consultai mes notes, et je vis que Chevalier devait être le principal artisan de cette machination perverse. Le 8 novembre, on le trouva caché, et il fut arrêté, ainsi que Veycer, dans la rue des Blancs-Manteaux; tous ceux qu'on, soupçonnait leurs complices le furent également. On trouva de la poudre et des balles, les débris de la première machine et l'ébauche de la bombe incendiaire, enfin tous les élémens du corps de délit. Mais il n'y eut aucun aveu, ni par menaces ni par séduction.
On pouvait croire, d'après cette découverte, la vie de Bonaparte en sûreté contre des moyens si atroces et des attentats si pervers. Mais déjà l'autre parti hostile, marchant au même but par les mêmes trames; imaginait de dérober aux démagogues l'invention de la machine infernale. Rien n'est plus extraordinaire et n'est plus vrai pourtant que ce changement subit d'acteurs sur la même scène pour y jouer le même drame. Ceci paraîtrait incroyable, si je n'en retraçais pas moi-même les causes secrètes qui sont venues successivement se classer dans mon esprit.
A l'ouverture de la campagne, Georges Cadoudal, le plus décidé et le plus opiniâtre des chefs insoumis de la Basse-Bretagne, débarqua dans le Morbihan, venant de Londres, avec la mission de préparer une nouvelle prise d'armes. Il était investi du commandement en chef de toute la Bretagne, dont il délégua provisoirement l'action militaire à ses principaux lieutenans, Mercier la Vendée, de Bar, de Sol de Grisolles et Guillemot. Ces intrigues se rattachèrent à d'autres, tant dans les départemens de l'Ouest que dans Paris, parmi les correspondans et les affidés. J'eus, à cet égard, plus que des indices; j'eus connaissance du plan d'insurrection qui, à cette époque, (le passage du Saint-Bernard par le premier consul) fut un grand sujet d'alarme pour les deux autres consuls Cambacérès et Lebrun. Je fis adopter de fortes mesures. Mes agens et toute la gendarmerie se mirent en campagne; je fis surveiller et arrêter d'anciens chefs suspects, entre autres des capitaines de paroisses très-dangereux. Mais l'action de la police était plus ou moins subordonnée aux chances de la guerre extérieure.
Dans un rapport destiné au premier consul et qu'il reçut à Milan, je ne lui dissimulai pas les symptômes de la crise qui se manifestaient dans l'intérieur, et je lui dis qu'il fallait absolument revenir victorieux, et sans délai, pour dissiper ces nouveaux élémens de troubles et d'orages.
En effet, comme on l'a vu, la fortune dans les champs de Marengo le combla de toutes ses faveurs au moment où ses ennemis le croyaient perdu à jamais. Ce triomphe subit déconcerta tous les plans de l'Angleterre et renversa les espérances de Georges Cadoudal, sans toutefois dompter son caractère de fer. Il persiste à rester dans le Morbihan qu'il regarde comme son domaine, et dont l'organisation royaliste est maintenue par ses soins. Instruit par ses correspondans de Paris, de l'irritation et des complots renaissans du parti populaire, il y envoie, vers la fin d'octobre, ses officiers de confiance les plus décidés, tels que Limolau, Saint-Régent, Joyaux et la Haie-Saint-Hilaire. Il est vraisemblable même qu'il avait déjà conçu ou adopté l'idée de dérober aux jacobins l'invention de la machine infernale, dont ses explorateurs l'avaient tenu au courant. Dans la disposition où se trouvaient les esprits et même le gouvernement, ce crime, effectué par des royalistes, ne pouvait manquer d'être imputé aux jacobins; or, les royalistes se trouveraient en mesure d'en recueillir le fruit. Une si audacieuse combinaison parut éminemment politique. Telle fut l'origine de l'attentat du 3 nivôse (24 décembre), mis à exécution par les agens ou plutôt par les commissaires de Georges. Cette double trame resta d'abord couverte d'un voile épais, tant les regards, l'attention et les soupçons se portaient uniquement sur les anarchistes. Une circonstance se présenta, qui parut favorable pour consommer l'attentat avec une grande probabilité de succès. On devait donner, le 24 décembre, à l'Opéra, l'oratorio de la Création du monde, par Haydn; tout Paris savait que le premier consul y serait avec sa cour. La profonde perversité de la conjuration fut telle que les agens de Georges délibérèrent s'il ne serait pas plus sûr de pratiquer la machine infernale sous les fondemens même de la salle de l'Opéra, de manière à faire sauter, d'un seul coup, Bonaparte et l'élite de son gouvernement. Est-ce l'idée d'une si horrible catastrophe qui fit reculer le crime ou l'incertitude d'atteindre, au milieu d'une si épouvantable conflagration, l'homme qu'on s'acharnait à vouloir faire périr? Je frémis de prononcer. Toutefois on arrêta que l'ancien officier de marine Saint-Régent, aidé du subalterne Carbon, dit le petit François, placerait la fatale machine dans la rue Saint-Nicaise où devait passer Bonaparte, et qu'il y mettrait le feu à temps pour le faire sauter dans son carrosse.
Le brûlement de la mèche, l'effet de la poudre et de l'explosion, tout fut calculé sur le temps que mettait d'ordinaire le cocher du premier consul pour venir de la cour des Tuileries dans la rue Saint-Nicaise, à la hauteur de la borne où allait être placée la machine infernale.
Le préfet de police et moi nous fûmes informés la veille qu'on chuchottait dans certaines coteries un grand coup pour le lendemain. Cet avis était bien vague; chaque jour d'ailleurs il nous en parvenait d'aussi alarmans. Toutefois le premier consul en eut immédiatement connaissance par nos bulletins journaliers. Il parut d'abord hésiter le lendemain; mais, sur le rapport de sa contre-police du château, que la salle de l'Opéra venait d'être visitée et toutes les mesures de précautions prises, il demanda son carrosse et partit accompagné de ses aides-de-camp. Cette fois, comme tant d'autres, c'était César accompagné de sa fortune. On sait que l'événement ne trompa l'espoir des conjurés que par l'effet d'un léger incident. Le cocher du premier consul, à moitié ivre ce jour-là, ayant poussé les chevaux avec plus de précipitation que de coutume, l'explosion calculée avec une précision rigoureuse, fut retardée de deux secondes, et il suffit de cette fraction imperceptible, soustraite au temps préfixe, pour sauver le consul et pour affermir son pouvoir[19].
Sans s'étonner de l'événement, il s'était écrié au bruit de l'effroyable détonation: «C'est la «machine infernale!» et ne voulant ni rétrograder ni fuir, il parut à l'Opéra. Mais aussi avec quel visage courroucé, avec quel air terrible! Que de pensées vinrent assiéger son esprit soupçonneux! Le bruit de cet attentat circulant bientôt de loges en loges, l'indignation fut vive, la sensation profonde, parmi les ministres, les courtisans, les proches du consul; parmi tous les hommes attachés au char de sa fortune. Devançant la fin du spectacle, tous suivirent son carrosse, et de retour au château des Tuileries, là s'ouvrit une scène ou plutôt une orgie de passions aveugles et furieuses. En y arrivant, car je m'empressai d'accourir, je jugeai par l'irritation des esprits, par l'accueil glacé des adhérens et des conseillers, qu'il se formait contre moi un orage et que les plus injustes soupçons planaient sur la police. Je m'y attendais et j'étais résolu de ne me laisser intimider ni par les clameurs des courtisans, ni par les apostrophes du consul. «Eh bien! me dit-il en s'avançant vers moi le visage enflammé de colère; eh bien! direz-vous encore que ce sont les royalistes?»—«Sans doute, je le dirai, répondis-je comme par inspiration et avec sang-froid; et, qui plus est, je le prouverai.» Ma réponse causa d'abord un étonnement général; mais, le premier consul répétant avec plus d'aigreur encore et avec une incrédulité opiniâtre, que l'horrible attentat qui venait d'être dirigé contre lui était l'œuvre d'un parti trop protégé, point assez contenu par la police, des jacobins, en un mot; «Non, m'écriai-je, c'est l'œuvre des royalistes, des chouans, et je ne demande que huit jours pour en apporter la preuve!» Alors, obtenant quelque attention, résumant les indices et les faits récens, je justifiai la police en général, arguant toutefois de sa subdivision en différens centres, pour récuser toute responsabilité personnelle. J'allai plus loin, je récriminai contre cette tendance des esprits, qui, dans l'atmosphère du gouvernement, les portrait à tout imputer aux jacobins ou aux hommes de la révolution. J'attribuai à cette direction fausse, d'avoir concentré la vigilance de la contre-police sur des hommes, dangereux sans doute, mais qui se trouvaient paralysés et désarmés; tandis que les émigrés, les chouans, les agens de l'Angleterre, si l'on eût écouté mes avertissemens, n'auraient pas frappé la capitale d'épouvante et rempli nos cœurs d'indignation. Je rangeai à mon avis le général Lannes, Réal, Regnault, Joséphine; et, fort d'un répit de huit jours, je ne doutai nullement que les preuves ne vinssent incessamment à l'appui de mes conjectures.
J'eus bientôt, en effet, par la seule amorce d'une récompense de deux mille louis, tous les secrets des agens de Georges, et je fus mis sur leurs traces; je sus que le jour et le lendemain de l'explosion, plus de quatre-vingts chefs de chouans étaient arrivés clandestinement à Paris par des routes détournées et de différens côtés; que si tous n'étaient pas dans le secret du crime, tous s'attendaient à un grand événement, et avaient reçu le mot d'ordre; enfin le véritable auteur et l'instrument de l'attentat me furent révélés, et en peu de jours les preuves s'accumulant, je finis par triompher de l'envie, de l'incrédulité et des préventions.