L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker, devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez injurié.
Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la question immense enfin des prolétaires!... «Que devons-nous bientôt voir? disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. Les scènes des deux Gracchus!...»
La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M. Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.
Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait le reste!... et nous venons de le faire!...
L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23]. Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais tous les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en excuserait-il?... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:
«En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne veut plus qu'ils volent!...»
Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait, c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre. Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et faciles à influencer.
—Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si le naturel des rois est oublieux, celui de M. de Pezay était présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi, ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève... il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M. Necker lui demandait avec instance de lui renvoyer ou de brûler à l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, même insignifiants!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait, par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M. de Pezay avec le Roi!...
Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants. Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en œuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le ministre genevois, l'étranger, l'intrus, le ministre romanesque, ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à grands mots; et puis quand j'ai éloigné la turgomanie, voilà-t-il pas que je tombe dans la nécromanie!...
Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle... Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus ordinaire.