Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?
LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.
C'est une malice.
M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...
Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.
Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV. Seulement il reprochait à son cuisinier de trop deguiser les plats; le fait est que c'était une espièglerie de la duchesse, qui lui réussissait comme les autres[157]...
La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui, et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait l'enchantement.
Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il ne cessait de répéter que jamais, jamais rien de si beau n'avait été entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi que ce fût!...
—Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à l'heure... patience... patience!...
Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé à la fée Guignon-Guignolant? elle s'est donc raccommodée avec la duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.