Madame de Vintimille fut en effet celle des trois sœurs que Louis XV aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de Châteauroux et de madame de Pompadour.
Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient jamais rencontrées. En voici un des motifs.
Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux, un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. Dagé avait pour pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames, filles du Roi, se faisaient coiffer par Dagé, et la suffisance, ou, pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes. Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir Dagé; il refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de Pompadour, qui s'appelait encore madame Lenormand d'Étioles, négocia avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois fléchi, madame de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:
—Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la réputation dont vous jouissez?...
—Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la valeur du mot: je coiffais l'autre!
La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux éclats le bon mot de Dagé.... Il coiffait l'autre! Ce mot, répété par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent madame d'Étioles madame Celle-ci, et madame de Châteauroux madame L'autre. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être ce mot de Dagé qui amena cette résolution.
Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en excitant le Roi à la guerre, mais il venait du cœur.
[113-A]: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune de ses sœurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle était dame du palais de la Reine.
[113-B]: Mère de Louis XVI.
[113-C]: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon IV.