Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette dernière œuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la meilleure pièce depuis Molière.
MADAME DE STAËL.
Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...
M. DE LA HARPE.
La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu. M. d'Églantine aurait dû l'appeler l'Égoïste, car c'est lui qui, le premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers l'abbé Barthélemy.
L'Abbé BARTHÉLEMY.
Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une œuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.
M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.
Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un chef-d'œuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de réflexions...
MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.