MADAME DE STAËL. Son œil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant quoique animé.

Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97], pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de l'empire du monde!... et puis il était avec sa fortune, il jouait sa vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... et sans être suivi!... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel! Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...

Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule... Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.

Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si grand besoin d'affection!...

—Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon cœur ne bat plus quand je crois qu'on ne m'aime pas.

Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque, madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de son père, où elle avait été chercher un cœur parmi cette multitude qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle le savait, ce qui redoubla son embarras...

—Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.

MARMONTEL.

Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous donner en la sortant de votre cœur... vous voulez que j'aille vous ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.

MADAME DE BLOT.