Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque chose de lui....
Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.—Oh! oui! quelque bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de Staël, et ce sera parfait, ma mère!...
Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'œil autour d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et quand tout fut prêt, elle commença:
—Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en colère... Jamais il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis trente ans, était à son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas vu son maître une seule fois en colère!...—Une seule fois!... Mais c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!—Mais je ne puis pas mentir! disait la bonne femme.—Mais comment parvenir à le fâcher?... Aide-nous.—Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le fâcher qu'il faut venir à bout...
Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.—Quoique en vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..—Que t'importe? nous l'aimons autant que toi.—Cela n'est pas sûr.—Nous l'aimons, te dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?
—Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché; c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.
L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué de sa journée et content de trouver son lit et le repos.
Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin il dit à Marguerite:
—Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez de ne pas l'oublier aujourd'hui...
—Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour savoir le résultat.