Il est né, dit-on, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout... Son véritable nom est Balsamo... Mais, je le répète, toutes ces notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi, les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être sur la nature duquel je ne puis prononcer.»

Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé Marano. Ce qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot: Cagliostro est un homme extraordinaire.

En Orient il s'appelait Acharat, disciple du savant Althoras, Arabe solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on, avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.

La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son regard de feu lisait au fond du cœur... Il attachait involontairement, et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or; une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et était ambitieux...

—Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit l'homme étonnant.

Le cardinal fut au moment de se prosterner.

On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la comtesse de Lamothe.

—Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont, dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose, vraiment!

Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et jamais elle ne l'oublia.

Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix dans le cœur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.