—Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!...
L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable; il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789, lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune influence préservatrice n'avait entouré son cœur, qui reçut de vives et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse. Aussi fut-il un des premiers à crier: Vive la liberté! et surtout l'égalité!... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au devoir.
La fraternité des hommes de sang de la Révolution, disait-il, est celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!...
Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la prison!...
—Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en frémissant.
Il tint parole.
Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que, saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup fracasse le haut du nez et enfonce l'œil droit!... Résolu à mourir, il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe au cœur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte, car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre... on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins voulurent lui mettre un appareil...
—Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que je vais dire:
«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je suis un homme libre, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»