Aussi, vous ai-je dit qu'elle était formée de contrastes, sans être amusante.

LA DUCHESSE DE CHARTRES.

Mesdames, mesdames, et notre histoire!... madame de Genlis, commencez donc.

MADAME DE GENLIS, s'inclinant.

[47]Je suis depuis longtemps aux ordres de madame... J'ai déjà dit que je soupais un soir chez madame de Gourgues; le chevalier de Jaucourt y était. La conversation tomba sur les revenants, et je dis que j'en avais peur. Alors le chevalier de Jaucourt prétendit qu'il lui était arrivé à lui-même une histoire des plus étonnantes, et que si je lui promettais de ne pas trop m'effrayer, il me raconterait cette aventure. J'étais peureuse, mais la curiosité l'emporta; je lui demandai son histoire. Depuis il me l'a racontée, toujours avec les mêmes particularités. C'est un homme d'honneur et incapable de tromper[48]...

Le chevalier de Jaucourt est né en Bourgogne. Il fut élevé dans un collége d'Autun. Son père le fit sortir du collége et le fit venir à sa terre pour le préparer à sa première campagne, qu'il devait faire sous la conduite de l'un de ses oncles. Le chevalier de Jaucourt[49] avait alors douze ans. Son père le reçut bien, comme à son ordinaire, mais avec une sorte de solennité qu'il ne mettait pas habituellement dans ses manières avec lui. Après souper, on conduisit le chevalier dans une grande chambre dans laquelle il devait coucher seul, d'après l'ordre de son père. Le chevalier n'osa répliquer d'abord à l'ordre paternel; et puis il allait partir pour l'armée... il allait servir le Roi!... Cette pensée lui aurait fait affronter des dangers.

La chambre dans laquelle on le laissa seul était fort vaste et sombre, et meublée d'une singulière façon à l'époque où l'on était alors; le lit à baldaquin avait une garniture en point de Hongrie, et les chaises et les fauteuils, d'une forme également gothique et recouverts d'une poussière épaisse, prouvaient que depuis longtemps l'appartement n'avait été habité. Au milieu de la chambre on voyait une espèce de trépied ou d'autel, sur lequel le vieux valet de chambre du père du chevalier laissa une lampe allumée et se disposa à s'en aller.

—Je ne voudrais pas de lumière, dit l'enfant.

—Monsieur le marquis a recommandé qu'on vous laissât de la lumière, monsieur le chevalier.

Et le vieillard se retira, laissant le chevalier seul dans une chambre qui paraissait isolée, et dont l'ameublement seul le glaçait d'une sorte de crainte... Il commença à se déshabiller, mais lentement, et mit à cette occupation le double de temps qu'il y mettait ordinairement... Pendant qu'il ôtait ses habits pièce à pièce, il examinait surtout attentivement la tapisserie qui recouvrait les murs humides de la chambre. Cette tapisserie était une tapisserie à personnages, ainsi qu'on appelait ces sortes de tentures autrefois dans ces châteaux... Le sujet en était étrange, elle représentait un temple de forme antique; les portes en étaient fermées; l'ouvrier s'était surpassé dans l'exécution des arbres qui entouraient le temple. Sur les marches de l'édifice était un homme de grandeur naturelle, dont le costume ressemblait à celui d'un grand-prêtre. Il était vêtu d'une longue tunique blanche serrée par une ceinture dont les bouts flottants formaient des dessins bizarres au-dessus de sa tête... Dans l'une de ses mains était une clef; dans l'autre, un faisceau de rameaux liés ensemble figurait une poignée de verges. Cette figure était de grandeur naturelle, et occupait une partie du lambris qui faisait face au lit du jeune chevalier. Par une sorte de fascination magnétique, il ne cessait de regarder cette figure; ses yeux la fixaient en se déshabillant, ils la fixèrent dans son lit, ils la fixaient toujours... Tout-à-coup...