—Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.
—Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une apparition...
M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui jeta un coup d'œil interrogateur[57], auquel le prince répondit par un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement, mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
—Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses appartements.
SALON
DE
MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL.
J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M. le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. Adèle et Théodore, ce chef-d'œuvre si vanté, qui n'est plus aujourd'hui qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de comparaison avec un autre livre, Adèle et Théodore me paraissait sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie lu que Télémaque, se faisait lire Adèle et Théodore, et retrouvait une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord (oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi, pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de fatuité; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses Mémoires.
L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame... Parlant toujours de vertu, de piété, de devoirs, elle n'eut jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!...
Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper, et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté, qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie. Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite, et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et l'avait peut-être allumée.
C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans, avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...
On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne, lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à l'usage des jeunes filles qui doivent être modestes et retirées dans leur intérieur; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...