C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire.
Sa femme, Sophie de Grouchy (sœur du maréchal), était l'une des plus belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV, instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit, madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient.
Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté de faire pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: Esquisse du progrès de l'esprit humain. C'est la perfectibilité de l'homme, mais illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve, dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la puissance éternelle. C'est pour lui l'œuvre de la civilisation, des progrès enfin de l'esprit humain; c'est là le but de la société: il y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai écrit ce que je savais sur Condorcet.
Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que, loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses sectaires et du douloureux scepticisme fataliste de Voltaire. Le système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins celui d'un cœur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme dont le pouvoir pouvait devenir immense...
La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara des monstres qui décimaient la France, était une société choisie d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M. Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius, d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M. de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation.
J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et produisaient des effets désastreux.
Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet, il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère, brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet, il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot.
C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru; elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et son administration...
—Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais des maux que Necker te prépare!...
—Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?