Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris pour lui attraper de l'argent. Cette mystification filiale, comme l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un homme qu'on pût corriger!...

Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'œil jeté par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été le témoin oculaire.

En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit, et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange conversation avec le tailleur du village.—Tu sais bien ton métier, n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M. le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois la répéta, mais avec plus d'humeur.

—Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?...

M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence, qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre. Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui demanda:

Sais-tu bien ton métier, coquin?

L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit enfin que le marquis était fou ainsi que lui-même le dit ensuite; aussi s'empressa-t-il de lui répondre:

—Oui, monseigneur.

—Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement complet?

LE TAILLEUR.