Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière... car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle, elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort beau...
Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut... C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqué par la seule persuasion?...
Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens.
Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez drôlement.
L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur avec une sorte de respect, il lui dit: Comme il sue!
Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est comique. C'est un singulier rapport.
Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon, naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille, elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence, s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
—Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.—Je l'ignore, répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...