Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:

«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible, n'en êtes qu'effrayée et non touchée, comment pouvez-vous craindre pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?... Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112]

Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage; il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de la martyre qui avait été frappée au cœur, pendant cinq années d'un supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire devant son étrange nature!...

Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et puis il se calma. Toutefois, jamais la confiance ne se rétablit entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible! Quoi qu'il en soit, jamais le vicomte n'a su que son frère connaissait son crime[113].

Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que celui du méchant, par exemple, mais plus corrompu encore et au milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste, dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société morave dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait revivre une époque.

Voici le portrait de madame de Custine.

«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte, mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme, des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût ainsi.—J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse d'indolence que de singularité.

«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la conduite aurait toujours été parfaite[114].

L'ATELIER
DE
MADAME DE MONTESSON
À BIÈVRE.

Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est notabilité frappe vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui, par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de nos amies... J'avais entendu parler de madame la marquise de Montesson, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.