—Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...

Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations.

Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, sœur de madame la duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée et de venir la voir.

—Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?

Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient adorable:

—Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement tous mes amis le sont.

Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche, une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler.

Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre, était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau. Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries; elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme je ne l'ai jamais vu pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le faubourg Saint-Germain. Il le connaissait peu, et madame de Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang royal de France!... Il n'en était rien.

Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été: c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes, c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de littérateurs...

À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher, pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!... mais elle était si belle et si gracieuse!...