—Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.

Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à l'œuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales teintes dans la pureté de leur coloris.

Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore, quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle noire, et bien attachés en cothurne, comme la mode les faisait alors porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris, remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans le prince Titi. Je crus voir une fée, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée Diamantine devenir une belle et grande reine resplendissante de lumière, comme dit le conte.

C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...—Non, cette femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma mère et à mon mari le même jour.

—Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre l'évidence.

Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert. Toutes les fois que ma mère allait au Buisson de Mai[123], avant sa dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre madame de Montesson.

Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient connu.

M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et n'avait qu'une savonnette à vilain, disaient les autres... Son esprit, tourné à ce genre de rébus appelé calembour, acheva de se perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.—En se voyant fameux, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous disait madame de Montesson.

—On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant, riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi l'histoire de la comtesse Tation, et puis celle de la fée Lure et de l'ange Lure, son almanach des calembours, enfin une foule de pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au milieu d'une de ses plus belles histoires du père Hoquet, de l'abbé Casse, du père Drix et de l'abbé Vue, qui n'y voyait pas clair. L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle...

M. MILLIN.