avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces misérables jeux de mots le moins mauvais.
En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la scène du Barmécide et du frère du barbier[126]... Elle n'avait pas besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame ne fut plus noblement exercée.
Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'œil: elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène...
Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs n'étaient plus les mêmes, mais leurs teintes restaient: c'était l'essentiel...
Nous nous mîmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit; sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin, qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir... que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait jamais été contesté.
—Jamais? lui dis-je.—Jamais.—C'est bien fort. Je ne suis qu'une enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette gloire imaginaire.
M. de Nassau hocha la tête.—C'était encore un bon faiseur de contes que celui-là...
M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à cette époque.—Madame Grant était une belle personne, ayant encore de beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à Bièvre...
Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée la Rentrée de l'Exilé... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.—Au bout d'un moment je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le comte Louis de Narbonne.
—Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.