—Ne suis-je pas un homme perdu?... dis-moi, ne le penses-tu pas?
—Non, si tu gagnes Robespierre de vitesse... Nous voici près de la Convention, entrons-y tous deux. Nos amis y sont en force aujourd'hui, je le sais. Monte à la tribune, parle comme tu le sais faire dans une occasion telle que celle-ci. Parle de cette inamovibilité funeste qui donne tant de mécontentement et d'ombrage aux départements... Parle de l'assassinat de la Gironde... Parle enfin, et tu seras secondé.
—Il n'est pas encore temps, dit Danton.
—Il n'est pas temps!...
—Non; pas encore.
—Mais, malheureux, si tu perds une minute, c'est fait de toi!... Ne connais-tu plus Robespierre?... Demain, aujourd'hui, cet homme va faire ce que tu hésites, toi, d'accomplir, et il sera vainqueur... Danton... par pitié pour toi-même!...
—Il n'est pas encore temps.
Ces funestes paroles semblaient être dictées à Danton par son mauvais ange... Danton, ordinairement si hardi, si téméraire dans la parole et l'action, demeurait là, en face de son danger, inerte et sans force. Un ami aussi dévoué à son sort que l'était Tallien, le conventionnel Lacroix, fut averti par Tallien lui-même.
—Hélas! lui dit-il, j'ai prévu tout ce qui arrive... J'en ai parlé à Danton, et toujours cette même réponse... et puis une trop grande confiance dans la terreur qu'il croit inspirer à Robespierre. Il croit que celui-ci n'osera jamais toucher à sa tête... Avant-hier, alarmé par un mot de Saint-Just et une autre parole d'Henriot, j'ai tout tenté auprès de Danton; je lui ai représenté que le tyran est odieux au peuple... qu'à un seul mot de son éloquente bouche, Robespierre tombait à l'instant; enfin, ajouta Lacroix, je me suis mis à genoux devant lui... oui... à genoux!... Eh bien! que m'a-t-il répondu?... que crois-tu que cet homme ainsi pressé ait dû me dire?
Il n'est pas encore temps!...