Mais sa femme, jeune, enthousiaste, ne voyait que le lever lumineux de cette révolution, dont le midi devait être à la fois si sanglant et si sombre, et ce fut elle qui arrêta Camille dans son intention de changer de parti.

Alors il adopta franchement celui de la Révolution. Ce fut lui qui, avec Danton, fonda la société ou plutôt le club des Cordeliers... il était à cette époque le plus chaud partisan de Robespierre; il l'aimait d'une amitié sainte, et cet homme, aveuglé sur le monstre, ne voyait en lui qu'un homme voulant la régénération de la France... Ce fait, ainsi que celui bien prouvé de l'ignorance du frère de Robespierre des crimes de celui-ci, est une des choses les plus curieuses de la Révolution.

Ainsi que Danton, Camille Desmoulins n'était pas méchant; ils furent enfin indignés de cette continuelle boucherie qui n'avait aucun terme... Camille sentit son âme se soulever contre cette tyrannie sanguinaire qui ne régnait que par l'horreur et les massacres. Sa jeune femme, dont le cœur se brisait chaque jour en voyant passer les tombereaux remplis de victimes, le soutint, l'exalta même dans sa volonté de combattre le tigre... D'accord avec Danton, Hérault de Séchelles et quelques autres, il écrivit un journal intitulé le Vieux Cordelier. Ce journal, écrit avec la chaleur d'une âme vraiment républicaine indignée à la vue de tant de crimes, parut au grand étonnement de tous, qui ne comprenaient pas le courage de Camille... Le premier numéro fut immédiatement suivi de deux autres... En les lisant, Robespierre fronça le sourcil, puis il sourit de ce sourire qui annonçait la mort...

—Enfant, dit-il en froissant le papier dans sa main et le jetant au loin... enfant!.. te jouer à moi!...

Prudhomme, qui écrivait alors le journal des Révolutions de Paris, et qui, sans partager les crimes des hommes de sang de l'époque, vivait parmi eux et était particulièrement lié avec Camille Desmoulins, alla le trouver. Il lui dit que Robespierre se taisait lorsqu'on parlait de lui... Ce silence est de sinistre augure, poursuivit Prudhomme... songe à toi... cesse ton journal.

—Robespierre est mon ami, répondit Camille... s'il était fâché de ce journal, il m'en aurait parlé à moi-même... et il ne m'a rien dit... Je dois même lire ce soir un drame de moi chez lui, et nous devons nous y trouver, Louise et moi, avec tous nos amis, Danton et sa femme, Saint-Just et tous les autres... Et puis, c'est le comité de Sûreté générale qui entraîne Robespierre... il n'est pas coupable de ce qui se fait!...

Madame Desmoulins entra dans ce moment dans le cabinet de son mari; Prudhomme répéta ce qu'il croyait devoir être compris par elle; mais, bien loin de l'écouter, elle lui imposa silence.

—Si Camille pouvait suivre vos conseils, lui dit-elle, je le désavouerais. C'est une noble mission qu'il a reçue de l'humanité agonisante... il doit parler... dût-il en mourir...

Et s'approchant de son mari, elle l'embrassa avec amour.

—Si tu meurs pour cette cause sainte, mon Camille, lui dit-elle en le regardant avec une ineffable tendresse, je mourrai avec toi...