Ma rencontre avec madame de Fontenay avait eu quelque chose d'étrange. Édouard de C...., avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant être fort intime, m'avait choisi pour son confident et me racontait combien il était malheureux. Souvent il voulait s'éloigner; mais la magicienne resserrait ses liens par un regard, et le malheureux jeune homme restait plus insensé que jamais. Je craignais d'être présenté à cette femme qui enflammait ainsi pour ne pas aimer, et puis un jour, je ne sais par quel événement simple cela se fit, je m'y trouvai présenté par Édouard lui-même.
—Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en conjure, fais les efforts pour découvrir ce qui peut causer sa froideur; car je l'aime, je l'aime comme un pauvre fou, cette femme, et je vois que non-seulement elle ne m'aime pas, mais qu'elle ne m'aimera jamais.
Il avait raison; je ne vis pas cet ensemble trois fois, que mon opinion fut arrêtée, et je l'aimai, sans scrupule de prendre une place occupée par un ami.
—Comment! vous étiez déjà aimé?
—Je n'ai pas dit cela...; n'allons pas si vite.... Nous partîmes tous, madame de Fontenay, Édouard de C...., Cabarrus et un oncle Jalabert, banquier de Bayonne, qui gardait sa nièce comme Cabarrus gardait sa sœur; c'était à en perdre l'esprit.
Nous allions à petites journées. Arrivés dans une bourgade par-delà Langon, nous ne trouvâmes que trois chambres pour toute la caravane, et c'était bien peu pour tant de monde; mais l'oncle et Cabarrus trouvèrent, au contraire, que la chose était admirable. Cabarrus mit des matelas par terre pour nous quatre, abandonna la troisième chambre aux domestiques, donna celle qui donnait sur le jardin à sa sœur; et quant à nous, nous nous établîmes dans la première de toutes.
Je remarquai une sorte d'alliance entre Édouard de C...., Cabarrus et Jalabert. Ce soir-là, on me plaça de manière que j'étais entouré des trois autres; ceci avait une raison.
Depuis que le voyage était commencé, nous avions trouvé le moyen de nous réunir, madame de Fontenay et moi, c'est-à-dire que j'en avais enfin obtenu la permission de lui dire que je l'aimais, et elle m'écoutait sans colère. Ce même soir, nous devions enfin nous entendre mutuellement; car je voyais, je sentais qu'elle m'aimait, et cependant je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter: aussi, lorsque je me vis ainsi entouré, il me prit un vertige causé par la colère, qui me fit perdre toute pensée de retenue, et je résolus de parler à Thérésa, ou de tuer tout ce qui y mettrait obstacle. J'avais de fort bons pistolets: ils étaient chargés et toujours auprès de mon lit; mais le bruit aurait pu l'effrayer. Je pris avec moi, dans mon lit, un grand couteau à découper que je trouvai sur la table où nous avions soupé, et que j'emportai avec moi sans que l'on s'en aperçût. Nous nous couchâmes. Avant de faire une tentative pour me lever et passer au milieu de tous ces corps qui semblaient s'entendre pour me barrer le passage, je voulus bien m'assurer que tous étaient endormis.
La volonté ferme est toujours puissante. Je ne crois pas qu'il y ait une chose, quelque forte qu'elle soit, qui résiste à la volonté qui veut... Au bout d'une heure mes gardiens étaient endormis; alors je me levai... Mais, lorsque je voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers ni bottes; Cabarrus avait tout fait emporter, sur le conseil d'Édouard de C....
Je ressentis une telle colère, que si dans ce moment l'un d'eux s'était éveillé, je lui aurais donné un coup de couteau, ou lui aurais cassé la tête; mais ils ne bougèrent pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité, et pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement: je ne voulus pas leur donner cause gagnée, et toujours attendant que leur sommeil fût plus profond, je ne me levai que lorsqu'il fut tout à fait certain qu'ils ne s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux avec des précautions dont le détail vous amuserait, et j'allai trouver celle qui m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage où elle était retenue, et je lui fis voir que c'était une souffrance qu'elle s'imposait volontairement... Elle m'écoutait, et m'aurait cru dans les conseils que je lui donnais, quand même Édouard de C.... n'aurait pas agi comme il le fit. À mon retour dans notre chambre, il me parla sur un ton qui me déplut. Nous nous battîmes à l'heure même, et j'eus le bonheur de recevoir un coup d'épée.