Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure, en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant d'un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d'un ami... On n'entendait d'autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.

À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes, le vêtement du bagne; pour les femmes, celui des habitantes de la halle et des faubourgs... Le nom des rues était également travesti dans toute cette longue et terrible saturnale; celui qui arrivait d'un pays lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir, avant de se mettre en course pour la chercher, qu'elle s'appelait rue de la Loi: car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire arrêter et le mettre en suspicion.

Les hommes, les femmes, avaient changé leurs noms contre les plus absurdes, et cela avec la plus complète ignorance[73]. Brutus, César, étaient confondus par eux, et souvent on en a vu qui, pour avoir un nom ressemblant aux autres, s'appelaient indifféremment Tarquin ou Sylla!...

Les spectacles étaient devenus des lieux infâmes où bien souvent une mère ne pouvait y conduire sa fille... Et puis quelle distraction trouver dans des pièces révolutionnaires où quelquefois l'instrument du supplice qui décimait la France était sur la scène, au mépris de tout sentiment humain. Avant le lever du rideau, on chantait la Marseillaise en chœur, le dernier couplet à genoux..., et l'on a vu..., oui, cela s'est vu en France, dans ce pays si connu par son urbanité et sa douceur de relations, on a vu pour intermède, dans plusieurs spectacles, un acteur venir lire la liste des victimes de la journée!... Et à la suite de cette infamie, il chantait une chanson dont le refrain était à chaque couplet:

Ils ont fait une oraison,
Ma guainguerainguon,
À sainte Guillotinette,
Ma guinguerainguette.

Et lorsque les spectacles étaient gratis, on voyait sur une grande affiche et en énormes caractères:

De par et pour le peuple souverain!

—Pauvre peuple!...

La mort elle-même, la mort naturelle même n'était ni suivie, ni précédée d'aucune de ces cérémonies que les sauvages eux-mêmes accordent aux leurs... Les cloches étaient proscrites... les prêtres persécutés et en fuite..., et le corps de celui ou de celle que vous aimiez était porté en terre par deux malheureux qui n'étaient accompagnés d'aucuns parents ni d'aucun signe de douleur..., et pourquoi! pourquoi les larmes d'une fille ou d'une mère, celles d'un fils, offusquaient-elles ces hommes de sang?

Plus d'écoles, plus de colléges, plus de pensions!... Tout se réduisait à des écoles presque primaires, où la mère de famille redoutait souvent d'envoyer son enfant.