Il y avait eu un souper, mais servi de telle sorte, que beaucoup de gens avaient faim... Vers trois heures du matin, deux ou trois femmes, qui connaissaient très-intimement le ministre de la Marine, dirent entre elles: Si nous allions chercher le ministre et nous faire donner à souper! On interroge les valets de chambre, qui répondent qu'il est dans le bal... Mais où est-il? C'était cependant bien lui, plus que le duc d'Orléans le père[157], qui devait s'appeler la cathédrale de Reims! On regarde... l'un des jeunes gens qui donnaient le bras à ces dames se levait sur la pointe de ses pieds et le hélait tant qu'il pouvait... Enfin il dit un mot à l'une des trois dames, et tout à coup la troupe chercheuse disparut par une petite porte qui donnait dans l'intérieur des appartements.

—Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit goutte.

Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.

Le bruit venait d'une chambre contre laquelle elles venaient d'arriver; de vifs rayons de lumière se glissaient par l'intervalle de la porte mal jointe et venaient briller sur le satin blanc des souliers des jeunes danseuses... Tout à coup le jeune homme qui les avait guidées quitte le bras de celle qu'il conduisait, et, se coulant vers la porte, il l'ouvrit tout à coup en leur disant tout bas d'entrer; mais ce qu'elles virent leur donna d'abord un tel accès de joie rieuse, qu'elles ne purent qu'éclater, ce qu'elles firent si bruyamment, que celui qui était l'objet de cette fougue plaisante se prit à rire comme elles[158].

Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la fête.

—Qu'est-ce que c'est donc que cette romance que vous chantiez à tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de mer?...

—Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à Madame.

Ah! c'est joliment joli, dit la madame..., et... Madame de T... se retourna à demi et lança un de ces coups d'œil impertinemment aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint coi tout aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.

—Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.

—Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...