—Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.
Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.
M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son charmant talent: c'était la Nièce supposée... Il allait faire une pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet d'une nouvelle de madame de Genlis: Nourmahal ou le Règne de vingt-quatre heures. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos représentations.
Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.
La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à reprendre sa gaieté et ses coutumes même, quoique différemment mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit alors.
On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de maisons de campagne. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à Rouvres, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base de ce qui s'y fait et se dit.
La famille de madame de Fontenille était augmentée, pendant l'été, d'une vieille amie, dont le nom passera à la postérité, parce qu'il s'attache à une romance que la France entière et une partie de l'Europe ont chantée avec les larmes dans les yeux et la douleur au cœur! c'est la romance de Pauvre Jacques[166]! L'auteur était madame de Travanet[167], femme d'esprit et de cœur, douée d'une imagination vive et facile à émouvoir, mais d'une bonté de caractère et d'une sûreté de commerce presque toujours, au reste, le partage des gens d'esprit avec la tête vive. Je n'ai peur que des têtes froides, moi; le cœur l'est souvent avec elles, et alors il est détestable.
La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle était vraie et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas de la manière, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.
On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.
—Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir jamais été enlevée!...