—Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.
Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.
—Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...
Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où elle était avec lui elle était bien.
L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, alors un des plus brillants de Paris.
—Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le 2 décembre 1804.
Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et d'esprit.
Un jour Henri entra dans la chambre d'Amélie, une lettre à la main, et lui annonça qu'il venait lui dire adieu parce qu'il partait dans une heure pour la Normandie.
—Vous partez! s'écrie Amélie; mais je pars aussi, moi!
—Impossible, mon amie... Je vais dans un vieux château qui m'a été rendu lors de ma radiation et que je n'ai pas encore vu. Un vieux précepteur qui m'a élevé y demeure comme concierge; il est malade, et je dois y aller sans perdre un instant...