—Oui certes!... J'étais si contente de le recevoir, ce bon et excellent ami...
—Et c'est pour cela que vous l'avez fait boire à la joie du retour.
—Hein! qu'est-ce que vous dites?—Je crus que Duroc était fou.
—Et l'inviter à dîner en uniforme encore, pour le laisser après faire toutes les extravagances qu'il a faites...
—Ah ça, mon cher maréchal, jouons-nous ici un proverbe? Donnez-moi alors le mot, pour que je puisse remplir mon rôle.
En me voyant si étonnée et même fâchée, Duroc me raconta que la veille le pauvre Auguste était entré dans les salons du Cercle[113], et là, qu'il avait appelé Mourad-bey[114] et tous les Mamelouks, en les défiant. Il était beau à exciter l'admiration, me dit Duroc, dans cette attitude toute martiale, et sa belle figure[115] animée par la bravoure et la colère, car il se croyait en Égypte devant les Arabes; et cette belle campagne s'est terminée par le décollement de Mourad-bey, ce qui eut lieu en effet sous la forme d'un énorme lustre suspendu au milieu du salon et qu'Auguste fit tomber d'un revers de son sabre qu'il avait tiré... On l'a emporté malgré lui, et il criait:
—Qu'on me rapporte chez la duchesse d'Abrantès! Je veux prouver à ce coquin de cardinal que nous avons des sabres qui sont aussi bons que ces méchants damas turcs!... Qu'est-ce qu'il en sait, d'ailleurs?...
—Pour Dieu! ajouta Duroc, que lui avez-vous donc fait boire pour qu'il ait été ainsi? Il était comme fou.
Je sonnai et fis venir mon officier, qui raconta que le cardinal avait voulu faire le punch lui-même, et qu'il l'avait fait presque sans thé et sans eau, et qu'il n'y avait mis que du rhum et des oranges avec beaucoup de sucre... «Il était demeuré ainsi jusqu'à dix heures avec le général disputant, me dit Martin; mais, comme je le connaissais, je compris que ce n'était qu'une discussion.» Il faisait un froid des plus rigoureux: ils étaient devant un grand feu, avaient beaucoup parlé et conséquemment avaient laissé leur raison dans le bol de punch. M. de C......, qui, seul, pouvait les avertir, s'était ennuyé de cette sorte de petite orgie cardinalesse et s'en était allé. Mais ce que nous apprîmes, Duroc et moi, dans l'explication, nous donna bien de la gaieté. Lorsqu'il fut question de s'en aller, le général n'avait pas de voiture; comptant aller à l'Opéra avec moi, il avait donné l'ordre à son cabriolet d'aller l'y attendre. Il avait bien recommandé à celui de mes gens qu'il avait envoyé chez lui, dans le Marais, de dire à son cabriolet de venir chez moi; mais l'ordre, étant verbal, ne fut pas bien exécuté ou bien compris, et il n'avait pas de voiture.
Le cardinal avait la sienne.