—«Votre père vous demande, dit-il au jeune homme....» Et tandis qu'il y court, le bibliothécaire, curieux de voir à quel genre de travail s'occupe le jeune élève, prend le livre qu'il avait laissé ouvert à l'endroit même qu'il copiait, et lit ce passage. Ce livre était l'Histoire des siéges, par le père Anselme.... Le bibliothécaire fut éclairé, et remit aussitôt le livre à sa place. Il en savait assez pour nuire.

L'éloge de Vauban terminé, il fallait le faire parvenir à l'académie de Dijon pour qu'il y prît son rang et son numéro. M. Maret le père, comme secrétaire perpétuel, était chargé de ce soin. Mais le travail était long. Il avait d'autres soins, et il s'en remettait souvent à son fils pour ouvrir les lettres qui arrivaient de Paris, pour les concours surtout. Un jour où le courrier avait été plus considérable que de coutume, le jeune homme eut soin de ménager une grande enveloppe, et dit, en substituant son éloge au papier insignifiant qu'elle contenait:

—«Ah! voilà encore une pièce pour le concours!

—Vraiment, observa M. Maret, elle arrive à temps! Le concours ferme demain, et il ne reste que le temps de lui assigner une place; donne-lui un numéro.»

Le jeune Maret place son éloge sous une autre enveloppe, lui donne un numéro; et le voilà attendant son sort avec une anxiété que peuvent seuls connaître ceux dans cette position.....

Le dépouillement fait ne laisse que deux éloges pour se disputer le prix. L'un est d'un jeune officier du génie, l'autre d'un enfant[121] pour ainsi dire; et cependant il lutte avec tant d'avantage, que la commission qui devait prononcer hésite dans son jugement.

Le bibliothécaire, qui connaissait l'auteur de l'un des deux éloges, et qui avait la volonté de lui nuire, cherchait mille moyens pour déverser une sorte de défaveur sur le morceau que tout le monde s'accordait à trouver vraiment beau. Enfin, le président impatienté de cet acharnement, qui devenait visible, dit au bibliothécaire:

—«Il me semble, monsieur, que les personnalités sont interdites parmi nous.»

Enfin l'académie prononce. Un des éloges a le prix, l'autre l'accessit. La médaille appartient à l'officier du génie, l'accessit à M. Maret.....

La pièce avec laquelle il avait concouru était de Carnot, sous-lieutenant alors dans l'arme du génie. Sans doute elle était bien; mais celle de son concurrent était peut-être plus belle, parce qu'il y avait mis toute la chaleur de son âge et toute l'ardeur qu'on apporte à cet âge au travail pour lequel on demande une couronne... Il était visible que les académiciens avaient un grand regret de prononcer le jugement tel qu'il était... Malheureusement il fallut que cela fût ainsi..... Mais la pièce du jeune Maret eut les honneurs de la lecture en pleine séance académique, présidée par M. le prince de Condé[122]..... M. Maret le père, vivement ému de cette scène inattendue pour lui, sortit aussitôt que la séance fut terminée, et passa dans le jardin avec son fils..... À peine le jeune homme avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par son concurrent... Carnot avait les deux médailles... le grand prix... un grand honneur enfin... mais une voix lui criait que le triomphe n'était pas dans tout cela, et cette voix ne le trouva pas sourd. Il aurait dû l'écouter avec équité; il n'en fut pas ainsi.