—Bath! Qu'est-ce que fait l'heure?... Je suis levé depuis cinq heures du matin, moi, eh bien! j'attends patiemment... tandis que vous qui vous êtes levé, j'en réponds, à dix heures, vous vous plaignez d'attendre une heure! qu'est-ce qu'une heure?

Les deux portes s'ouvrirent, et on annonça qu'on avait servi...

Le premier Consul passa le premier et seul. Cambacérès donna la main à madame Bonaparte... tout le monde suivit sans aucun ordre. Le premier Consul s'assit d'abord et nomma, pour être auprès de lui, sa belle-fille et moi...

Le dîner fut gai; il y avait cependant de quoi être au moins soucieux; M. d'Abrantès était pensif, Duroc également; quant à Bourrienne il ne dînait jamais avec le premier Consul; il retournait toujours à Ruel pour dîner, afin d'avoir à lui ce moment de liberté, et le passer avec sa famille qu'il voyait à peine.

J'ai dit que le premier Consul était ce même jour d'une grande gaieté, voulait-il éloigner toute pensée de ceux qui l'entouraient d'un danger auquel il aurait échappé, ou voulait-il faire parvenir à ceux qui le menaçaient combien la crainte pouvait peu sur son âme? Qu'elle était la plus dominante de ces deux idées? Peut-être toutes deux avaient-elles de la puissance sur son âme? je le croirais du moins, parce qu'il me dit très-bas au moment où l'on allait se lever de table:

—«Vous voyez que les méchants ne peuvent rien sur moi... ils n'ont pas même le pouvoir de me faire craindre...

—Ah! lui répondis-je, ayez toujours de la confiance en Dieu! il vous doit à la France pour son bonheur!

—Vraiment! le pensez-vous?

—N'est-ce pas ainsi que pensent tous les miens?.. tous ceux que j'aime au moins?

—Ah! votre frère, votre mari... mais ensuite... votre beau-frère est tout à Lucien... votre mère également n'aime que Lucien et Joseph... mais moi, c'est différent...»