Tous deux se regardent et ne répondent pas...
—«Qu'est-il arrivé?» demande encore l'Empereur.
—«Sire, répond le duc de Vicence, le grand-maréchal est mort!...
—Duroc! s'écria l'Empereur... et il jeta les yeux autour de lui comme pour y trouver l'ami qu'il venait d'y voir... «Mais ce n'est pas possible!... il était là! à présent!...»
Dans ce moment, le page de service arrive avec la lunette, et raconte la catastrophe: le boulet avait frappé l'arbre, il avait ricoché sur le général Kirgener, l'avait tué raide, et puis avait frappé mortellement le malheureux Duroc.
L'Empereur fut attéré. La poursuite des Russes fut à l'instant abandonnée; son courage, ses facultés, tout devint inerte devant la douleur qui envahit son âme en apprenant le malheur qui venait d'arriver. Il retourna lentement sur ses pas, et entra dans la chambre où Duroc était déposé. C'était dans une petite maison du village de Makersdorf. L'effet du boulet avait été si complet, que le drap du blessé n'offrait presqu'aucune trace sanglante... Il reconnut l'Empereur, mais ne lui dit pas ces paroles qui furent mises dans le Moniteur: «Nous nous reverrons, mais dans trente ans, lorsque vous aurez vaincu vos ennemis!» Il reconnut l'Empereur, mais il ne lui parla d'abord que pour lui demander de l'opium afin de mourir plus vite, car il souffrait trop cruellement. L'Empereur était auprès de son lit; Duroc sentant l'agonie s'approcher, le supplia de le quitter, et lui recommanda sa fille et un autre enfant, un enfant naturel qu'il avait de mademoiselle B... Seulement l'Empereur insistant pour rester, Duroc dit en se retournant:
«Mon Dieu! ne puis-je donc mourir tranquille!»
L'Empereur s'en alla; et Duroc expira dans la nuit. L'Empereur acheta la petite maison dans laquelle il mourut, et fit placer une pierre à l'endroit où était le lit, avec telle inscription:
«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, a expiré dans les bras de son Empereur et de son ami.»
L'Empereur fit donner une somme de 4,000 francs pour ce monument, et 16,000 francs au propriétaire de cette petite maison. La donation fut faite et ratifiée, et conclue dans la journée du 20 mai, en présence du juge de Makersdorf. Napoléon a profondément regretté Duroc, et je le conçois!...