Puis, tirant pour lui.

Vingt et un!... Et vous, mon général?...

LE PREMIER CONSUL.

Laisse-moi tranquille! voilà ton argent!...

Il lui jeta tout son argent, mit ses cartes avec toutes les autres; et, en même temps, il se leva en disant:

Allons, c'est très-bien: en voilà assez pour ce soir.

Madame Bonaparte et moi, qui étions près de lui, nous voulûmes voir quel jeu il avait d'abord. Il avait tiré sur seize, avait eu ensuite un deux, et puis un huit, ce qui lui faisait vingt-six. Nous rîmes beaucoup de son silence. Voilà ce qu'il faisait pour tricher. Après avoir fait sa mise, il demandait une carte; si elle le faisait perdre, il ne disait mot au banquier; mais il attendait que le banquier eût tiré la sienne; si elle était bonne, alors Napoléon jetait son jeu sans en parler, et abandonnait sa mise. Si au contraire le banquier perdait, Napoléon se faisait payer en jetant toujours ses cartes. Ces petites tricheries-là l'amusaient comme un enfant... Il était visible qu'il voulait forcer le hasard de suivre sa volonté au jeu comme il forçait pour ainsi dire la fortune de servir ses armes. Après tout, il faut dire qu'avant de se séparer, il rendait tout ce qu'il avait gagné, et on se le partageait. Je me rappelle une soirée passée à la Malmaison, où nous jouâmes au reversis. Le général Bonaparte avait toujours les douze cœurs. Je ne sais comment il s'arrangeait. Je crois qu'il les reprenait dans ses levées. Le fait est que lorsqu'il avait le quinola, il avait une procession de cœurs qui empêchaient de le forcer. Notre ressource alors était de le lui faire gorger. Quand cela arrivait, les rires et les éclats joyeux étaient aussi éclatants que ceux d'une troupe d'écoliers. Le premier Consul lui-même n'était certes pas en reste, et montrait peut-être même plus de contentement qu'aucune de nous, bien que la plus âgée n'eût pas plus de dix-huit ans à cette époque.

On voit comment était formé ce qu'on appelait alors le salon de la Malmaison, et la société du premier Consul et de madame Bonaparte. Un an plus tard, cette société fut plus étendue. Duroc se maria, et ce fut une femme de plus dans l'intimité de madame Bonaparte, quoiqu'elle ne l'aimât pas beaucoup. La maréchale Ney vint ensuite, mais elle c'était différent, tout le monde l'aimait. Elle était bonne et agréable... Pendant cette année de 1802, on fut encore à la Malmaison, quoiqu'on pensât déjà à Saint-Cloud. On s'amusait encore à la Malmaison. Le premier Consul aimait à voir beaucoup de jeunes et riants visages autour de lui; et quelque ennui que cette volonté causât à madame Bonaparte, il lui en fallut passer par là, et, qui plus est, il fallut dîner souvent en plein air. Il était assez égal à nos figures de dix-huit ans de braver le grand jour et le soleil; mais Joséphine n'aimait pas cela. Quelquefois aussi, après le dîner, lorsque le temps était beau, le premier Consul jouait aux barres avec nous. Eh bien! dans ce jeu il trichait encore... et il nous faisait très-bien tomber, lorsque nous étions au moment de l'attraper, ce qui était surtout facile à sa belle-fille Hortense, qui courait comme une biche. Une des grandes joies de ces récréations pour Napoléon, c'était de nous voir courir sous les arbres, habillées de blanc. Rien ne le touchait comme une femme portant avec grâce une robe blanche... Joséphine, qui savait cela, portait presque toujours des robes de mousseline de l'Inde... En général, l'uniforme des femmes, à la Malmaison, était une robe blanche.

Napoléon aimait avec passion le séjour de la Malmaison...[20] Aussi l'a-t-il toujours affectionnée au point d'en faire le but positif de ses promenades de distraction jusqu'au moment du divorce... Vers la fin du printemps de 1802, il fut s'établir à Saint-Cloud.

«Les Tuileries sont une véritable prison, disait-il, on ne peut même prendre l'air à une fenêtre sans devenir l'objet de l'attention de trois mille personnes.»