La reine Hortense rejoignit sa mère à Navarre. Le séjour en était triste, plusieurs personnes du service d'honneur disaient aux arrivants sans beaucoup se gêner:

—«Comment! vous êtes inquiets? En vérité vous avez tort... Ah! dans le fait, je n'y songeais pas!... vous devez craindre, en effet... Mais nous... que peut-il nous arriver[99]?...

Ce fut à Navarre que Joséphine apprit que l'Empereur irait à l'île d'Elbe; cette nouvelle lui parvint au milieu de la nuit. M. Adolphe de Maussion, alors auditeur au Conseil d'État, et attaché en cette qualité au duc de Bassano, secrétaire d'État, était envoyé auprès de la duchesse par son mari, pour lui annoncer les grands événements qui venaient d'avoir lieu. La capitulation de Paris était signée, et Napoléon était à Fontainebleau... M. de Maussion s'était détourné pour apporter ces nouvelles à Navarre.

Lorsque l'Impératrice sut l'arrivée de M. de Maussion, elle se leva aussitôt, passa un peignoir de percale, prit un bougeoir et guidant elle-même le nouvel arrivé, elle traversa la cour qui séparait son logement de celui de sa fille et introduisit M. de Maussion auprès de la reine Hortense, qui, déjà éveillée par le bruit des chevaux, attendait les nouvelles avec impatience... L'Impératrice, dont le trouble l'avait empêchée de bien comprendre tout ce que lui avait dit M. de Maussion, lui dit de tout répéter... Il recommença le malheureux récit, et ce ne fut qu'alors que Joséphine comprit que Napoléon déchu de sa puissance, accablé par le sort, n'avait plus pour asile que l'île d'Elbe et ses rochers de fer!... Elle était alors assise sur le lit de sa fille... Elle poussa un cri, et se jetant dans ses bras... «Ah! dit-elle en pleurant, il est malheureux!... C'est à présent surtout que je porte envie à sa femme! Elle du moins, elle pourra s'y enfermer avec lui!...»

Son désespoir fut violent... elle pleura pendant plusieurs heures, et fut dans un état nerveux qui alarma ceux qui l'entouraient. Quant à la reine Hortense... elle prit dès ce moment la résolution d'aller s'enfermer avec l'Empereur, dans quelque prison qu'on lui donnât... elle ignorait encore que les bourreaux d'un héros sont doublement cruels lorsqu'ils ont à torturer un patient dont la gloire a humilié leur orgueil!... il fallait que le supplice fût entier... Il fallait qu'aucune douleur n'y faillît... et ils savaient bien que l'isolement de ce qu'il aime est la plus affreuse des douleurs d'un grand cœur!...

On sait tout ce qui se passa dans ces tristes journées... le souvenir en est trop pénible à rappeler... Je dirai seulement que l'Impératrice reçut à cette triste époque des preuves d'un intérêt général... Le duc de Berry lui fit proposer une garde et une escorte... Elle refusa, et la reine Hortense également... Mais les princes étrangers firent entendre à Joséphine que sa présence à la Malmaison était convenable, et que son éloignement était comme une marque de défiance qui pouvait lui nuire. Elle partit alors pour venir chercher la mort à la Malmaison. Mais jamais elle ne put décider sa fille, qui prétendait qu'elle devait aller auprès de sa belle-sœur dans un pareil moment, et que, bien que Marie-Louise ne dût pas lui être plus chère que sa mère, elle se devait à elle dans ces jours de deuil, où elle perdait autant à la fois. Elle y alla en effet... mais cette noble action fut reconnue par un accueil froid et contraint, que tout autre que la reine Hortense pouvait prendre pour impoli... Marie-Louise fut gênée avec elle dès qu'elle la vit... elle trouva à peine une parole pour la remercier de cet acte de dévouement, et finit par lui dire qu'elle attendait son père... La reine comprit quelle était de trop, et, prenant aussitôt congé d'elle, elle quitta Rambouillet presque aussi promptement qu'elle y était venue.

En revenant à la Malmaison, la Reine trouva sur la route des officiers russes, qui venaient de Paris, pour apporter des dépêches de l'empereur Alexandre, qui montrait un bien vif intérêt à Joséphine et à ses enfants. C'est ici qu'il faut rendre à la Reine une justice que tout le monde n'a pas jugé à propos de proclamer. On a eu des renseignements, assez faux probablement, je pense donc que la vérité doit être connue:

Il est positif que, les premiers jours, la Reine fut si froide pour l'Empereur Alexandre, qu'il s'en plaignit. Il était vrai, en 1814, dans tout ce qu'il voulait faire pour la famille de l'impératrice Joséphine et pour elle. On a accablé la reine Hortense, parce que l'empereur de Russie, trouvant le salon de la Malmaison charmant, y allait habituellement plusieurs fois par semaine, pendant le peu de temps que vécut l'Impératrice. Ce fut assez pour réveiller l'envie et la haine; et l'on sait ce que peuvent ces deux passions.

L'empereur Alexandre demanda beaucoup de grâces à Louis XVIII pour Joséphine, mais il n'obtint pas tout. On a raconté, dans des mémoires sur la reine Hortense, beaucoup de choses qui, je suis fâchée de le dire, ne sont pas exactes; et de ce nombre sont quelques-unes de celles qui concernent l'empereur Alexandre... Il a été chevalier, il a été le plus noble des hommes et pour la France et pour nous particulièrement. Je proclamerai la reconnaissance que nous lui devons, à haute voix et du fond du cœur..... Mais je sais que tout ce qu'on dit dans plusieurs chapitres de ces mémoires est vivement exagéré... Un homme dont la conduite fut toujours honorable, si après tout les événements ne l'ont pas aidé, c'est le duc de Vicence; et il savait comme moi que certes l'empereur Alexandre voulait du bien à la famille impériale... Mais de ce bien à ce que disent les mémoires il y a encore loin[100].

La Malmaison eut encore de brillantes journées pendant ce mois d'avril qui devait être le dernier renouvellement de printemps que devait voir Joséphine... Cependant elle n'avait jamais été si fraîche et si belle. L'apparence de la santé était sur son visage... Et pourtant elle était non-seulement triste, mais de sinistres pressentiments la venaient assaillir au milieu de la nuit; elle faisait des rêves tellement terribles qu'elle en vint à croire qu'il allait arriver quelque nouveau malheur. Hélas! sa tête seule était menacée!