Madame de Staël avait apprécié madame Récamier ce qu'elle valait; son esprit supérieur avait jugé cette fleur, cette violette embaumée qui pouvait bien vouloir se cacher, mais jamais être inaperçue, et dont le parfum de beauté, de vertus et de tout ce qui la fait aimer, la fera toujours découvrir par celui qui passera près d'elle.
Madame de Staël allait publier Delphine: le roman n'était pas encore terminé; mais l'auteur en lisait quelquefois des lettres détachées; et, ce même jour, elle en apportait une ou deux pour les lire à madame Récamier. Mais aussitôt qu'elle vit autant de monde, elle cacha son manuscrit.
—Pour vous, à la bonne heure, dit-elle en pressant la main de madame Récamier; pour vous seule.
Lafon, qui venait aussi souvent chez madame Récamier, vint ce même soir; lui et mon mari récitèrent des vers de Ducis et de Tancrède. Madame de Staël, en voyant Junot et Lafon, se sentit excitée à suivre leur exemple, et proposa à madame Récamier de jouer avec elle une scène qu'elle a faite sur le sujet si pathétique d'Agar dans le désert... Madame de Staël fut sublime dans le rôle d'Agar, et madame Récamier vraiment angélique dans le rôle de l'ange... Sa ravissante figure avait une expression radieuse qui frappa tout ce qui était autour d'elle. Fox était dans l'enchantement.
—Quelle charmante créature! disait-il; c'est vraiment l'œuvre de la Divinité dans un jour de fête! Voyez comme elle est douce! ce sourire! ce regard! ce son de voix! cette chevelure soyeuse! et cette expression gaie, calme et pure que reflète son regard, et qui annonce le contentement d'une belle âme!...
En entendant M. Fox, on était non-seulement de son avis, mais heureux de penser comme lui; il semblait qu'on voyait dans l'avenir, que d'aimer un jour cette même personne avec toute la tendresse du cœur suffirait seul pour faire oublier ses peines, quelque vives qu'elles fussent.
M. Ouvrard, qui était aussi un des habitués du salon de Clichy, ce même soir, demanda à madame Récamier de venir voir le Raincy, qu'il venait d'acquérir avec M. Destillères.
—Vous seriez bien aimable de venir voir nos lilas et nos arbres de Judée, dit-il avec cette courtoisie qu'il avait vraiment devinée.
—Je ne connais pas le Raincy, dit lady Holland.
—Voilà, milady, une belle occasion de le connaître; et, se tournant vers madame Récamier, il la pria de venir au Raincy avec toute la société de Clichy, et d'engager qui lui conviendrait.