Il se leva, et s'en alla comme un bon garçon qu'il était alors. Nous rîmes joyeusement tout en causant, et le souper se prolongea jusqu'à trois heures du matin; et nous avions bien ri...
Ces soupers se renouvelèrent chez madame Regnault et chez moi. Madame Regnault avait quelquefois des ennuis à supporter avec Regnault, quoiqu'il l'aimât beaucoup; mais il avait des coups de boutoir terribles, et il faut bien des mots du cœur pour effacer le souvenir d'une brusquerie...
Au Val, charmante habitation que M. Regnault a parfaitement arrangée, il y avait une façon de vivre toute joyeuse; le bâtiment est gothique et l'intérieur est gothique, même pour l'habitation. Madame Regnault fit meubler ce château, ou plutôt cette abbaye, comme une habitation religieuse gothique, mais non pas comme un couvent... Chaque chambre avait son ameublement bien conforme à la position de la chambre, soit sur le parc, soit les cours. L'appartement de madame Regnault était comme un appartement de châtelaine: tous les meubles étaient gothiques; la plupart sont du temps de Louis XIV et du siècle antérieur... Tout y est bien et tout y est confortable.
La vie du Val était à peu près comme la vie de château dans tous les châteaux de France. Madame Regnault, après que son mari fut parti, demeura au Val... Elle y resta fort tranquille pendant quelques mois; mais Fouché, flairant du mal à faire partout où l'on pouvait porter une douleur, la fit surveiller et même tomber dans un piége par une infâme manœuvre. Un homme vint prendre ses lettres, et cet homme n'était qu'un agent surveillé par un autre homme, qui surprit les lettres de madame Regnault à son mari alors en Amérique, et elle fut arrêtée au Val, où elle demeurait alors... Les gendarmes y arrivèrent au moment où le berger faisait sortir le troupeau du château; et comme le porche était embarrassé, un homme de chez le concierge eut le temps de courir avertir M. Regnault, le fils de Regnault de Saint-Jean-d'Angély; car cet homme ne pouvait croire qu'on voulût arrêter une femme: c'était elle cependant. Le jeune homme se sauva, et elle fut prise au moment où elle passait un peignoir pour aller au secours de son beau-fils... En recevant l'ordre qui l'arrêtait, madame Regnault fut stupéfaite. Était-ce bien en France, dans le dix-neuvième siècle, qu'une femme était arrêtée dans sa campagne au milieu de ses fleurs, de ses oiseaux, de tout ce qui rappelle enfin la vie d'une femme!... Madame Regnault ne dit pas une parole qui pût faire présumer même son indignation; elle aurait craint de s'abaisser...
Un moment elle eut la pensée de demander un jour pour mettre de l'ordre dans ses affaires; puis elle changea de volonté; elle se contenta d'écrire ce qu'il y avait à faire chez elle, et puis elle partit dans une voiture à elle, escortée par des gendarmes comme une criminelle, tandis qu'elle n'était qu'une noble femme à l'âme vraiment élevée et patriotique. Elle quitta la France pour aller chercher d'autres douleurs, et pendant bien des mois elle ne sut et ne connut de la vie que les larmes et les souffrances... Puis vint le jour de la rentrée dans la patrie, et ce jour fut encore pour elle pénible à supporter, car il fut un jour de deuil[113].
SALON DE Mme LA DUCHESSE DE LUYNES.
Le salon de madame la duchesse de Luynes ne mérita ce nom que vers l'époque où M. de Luynes fut nommé sénateur, qui est la même (1806) que celle où sa belle-fille fut nommée dame du palais de l'Impératrice. Jamais la nouvelle d'une faveur ne produisit d'effet plus différent dans une famille. M. de Luynes, fort peu joyeux de sa nature, témoigna un tel contentement que cela en vint au point de faire faire à ce propos de bruyantes exclamations à son beau-frère[114], qui ne s'étonnait de rien de ce qui arrivait en dehors de ses habitudes de jeu. Il en fut de même de tous les habitués de l'hôtel de Luynes. Quant à la duchesse de Luynes, elle se contenta de lever les épaules et continua de s'informer si celui pour qui elle avait parié à une partie de whist qui se jouait dans une autre pièce avait gagné ou perdu.
Le même jour avait vu apporter un autre paquet dans cette maison; mais bien différente du vieux duc, celle à qui il était adressé ne l'avait pas reçu avec la même joie. Elle avait au contraire témoigné un grand mépris pour cette nomination de dame du palais, et son premier mot fut un refus positif.
Mais M. de Luynes, qui presque toujours laissait aller les affaires de sa famille à la grâce de Dieu, parut cette fois se prononcer. Il avait eu peur; on lui avait parlé de je ne sais quelle révision du procès du maréchal d'Ancre, et puis des donations faites à la maison de Luynes; enfin on l'avait mystifié en lui parlant de choses impossibles, et il avait non-seulement accepté, mais fait accepter sa belle-fille.
—J'irai donc, répondit-elle, mais on s'en repentira plus qu'on ne s'en louera.