On sait ce qui arriva à madame de Chevreuse avec madame de Genlis; je ne répèterai pas ce que j'ai dit dans l'autre volume; je le rappelle seulement pour faire voir le côté extraordinaire de son caractère.

Mais ce même caractère avait quelque chose de grand et de beau, lorsque le sort l'appelait à rendre témoignage de sa noble nature: ce fut ce qui arriva en 1808 lors des affaires d'Espagne.

L'Empereur n'avait oublié ni les dédains ni les refus de madame de Chevreuse; un autre les eût tenus pour indifférents; mais il paraît que le coup avait porté et que la blessure avait été profonde. Au moment où la reine d'Espagne, femme de Charles IV, vint en France, l'Empereur nomma d'abord un service pour être auprès d'elle comme auprès de l'Impératrice. Il écrivit lui-même les noms, et celui de madame de Chevreuse était en tête. En recevant l'ordre qui lui fut transmis par le grand-chambellan et par la dame d'honneur, madame de Chevreuse frémit d'indignation, et elle répondit aussitôt:

J'ai pu être victime, je ne serai jamais geôlière!...

En recevant à son tour cette réponse aussi courageuse que hautaine, l'Empereur, au lieu d'avoir la grandeur d'âme de pardonner, eut le grand tort de punir une chose qui ne devait l'être que par le silence... Et madame de Chevreuse fut exilée à cinquante lieues de Paris.

Son désespoir fut grand. C'était sa vie qu'on brisait, et non son existence: l'Empereur ne fut pas juge dans cette circonstance, il fut bourreau... Madame de Chevreuse ne vivait que dans cette maison et dans cette ville où était sa famille... dans cet hôtel de Luynes, où chaque jour elle voyait s'écouler si doucement ses heures, entourée d'amis et de parents, ayant auprès d'elle son mari, ses enfants, tout cet intérieur sacré de la famille. Et quel intérieur! un paradis!...

Oui, le désespoir de la malheureuse jeune femme fut horrible... En entendant ses sanglots, en voyant sa douleur, madame de Luynes prit une sublime détermination; elle voulut suivre sa belle-fille et se consacrer à elle.—Pour comprendre l'étendue de ce sacrifice, il faut connaître le goût profond, l'attachement prononcé de la duchesse de Luynes pour sa maison et pour sa manière de vivre. Rompre ses habitudes, c'était la mort pour elle.—Eh bien! elle eut le courage de tout rompre pour pleurer avec l'affligée et lui dire des paroles douces et bonnes qui calmaient le désespoir dans lequel elle était.

Madame de Chevreuse devint donc errante. Déjà souffrante de la poitrine, cette vie nomade lui porta un dernier coup, et bientôt elle fut très-malade. Ne voulant pas s'abaisser à la prière, car elle pensait bien ne pas être refusée, jamais elle ne voulut elle-même demander une faveur à l'Empereur. Sa belle-mère, désespérée, écrivit à Adrien de Montmorency, qui vint chez moi et me parla de sa cousine. Il n'avait pas besoin de m'en parler longtemps pour m'intéresser.—Je lui promis de faire tout ce que je pourrais, et en effet je FIS TOUT ce qui fut en mon pouvoir; mais partout je trouvai des cœurs durs[119] et des âmes sèches; partout je trouvai, même parmi ceux qui auraient dû m'entendre, une dureté révoltante. Enfin, je fis demander une audience à l'Empereur par Duroc; mais j'eus le malheur de dire la raison pour laquelle je voulais le voir, et je ne pus avoir mon audience. Pendant ce temps, la malheureuse exilée avait parcouru plusieurs résidences, celles de Rouen, de Tours, de Caen, et enfin elle vint tomber, haletante et mourante, à Lyon, où sa belle-mère, désespérée, la soigna pendant une année. Hélas! elle était là près d'une autre exilée dont la douleur plus silencieuse n'en était pas moins amère. Madame Récamier était à Lyon, succombant sous le poids d'une souffrance qui serait devenue mortelle si elle n'avait été en Italie.

Enfin madame de Chevreuse termina sa vie et ses douleurs dans les premiers mois de 1813, après une longue agonie et des souffrances qu'on ne peut concevoir. Non, l'exil n'est pas apprécié, tout ce qu'il a d'affreux n'est pas compris par ceux qui ne l'ont pas éprouvé.

Quelques heures avant sa mort, madame de Chevreuse, dont les derniers moments furent néanmoins sublimes, eut une faiblesse singulière, pour une personne qui avait des qualités si hautes. Elle se fit entièrement raser la tête et fit BRÛLER ses cheveux devant elle!... Incroyable alliance de la légèreté du néant du monde à côté du sérieux de la tombe, qui déjà s'ouvrait pour elle!