Comme cette circonstance tient positivement à l'état de la société en France à cette époque, bien que la chose ne concerne pas immédiatement M. de Talleyrand, elle doit trouver ici sa place.

Le premier Consul voulait de la pompe et de la magnificence; mais vouloir n'est pas pouvoir, et Paris tout entier le prouva ce jour-là.

On ne savait pas ce que voulait dire encore le mot magnificence à cette époque; on croyait être fort magnifique lorsqu'on était habillé un peu plus que de coutume, et qu'on avait derrière sa voiture un seul domestique avec un petit galon pour indiquer la livrée. Et alors madame Murat, madame Marmont, moi, madame Savary, madame Duroc qui avait la livrée du premier Consul, toutes ces dames, excepté madame Bonaparte, n'avaient qu'un domestique. Quant à leur toilette, c'était une élégante toilette du matin, et voilà tout. Je me rappelle que madame Murat se moqua de moi parce que j'avais une robe de dentelle noire, costume que j'avais choisi comme plus convenable pour une grande cérémonie religieuse. Toutes les femmes de la cour consulaire avaient fait le cortége de madame Bonaparte et se tenaient avec elle dans le jubé de Notre-Dame, qui existait encore à cette époque; il y avait même de bien belles sculptures en bois sur ce jubé; il fut détruit peu de temps après.

Tout ce qui était militaire reçut fort mal le Concordat. L'armée était républicaine, elle avait des sentiments tout répulsifs à ce changement. Lorsque Augereau sut qu'on allait à Notre-Dame pour entendre la messe, il voulut descendre de voiture avec Lannes. On fut aussitôt le dire à Bonaparte, qui leur envoya l'ordre de rester et de l'accompagner. Ils allèrent donc à Notre-Dame; mais peut-être eût-il été plus convenable qu'ils n'y fussent pas. Augereau jurait assez haut pour couvrir la voix de celui qui répondait à la messe. Quant au général Lannes, il jurait aussi haut, et, de plus, il avait faim et demandait à manger comme un pauvre. On lui trouva du chocolat qu'il croqua avec grand appétit et surtout grand bruit. Lannes était républicain; non pas qu'il comprît la république, pour lui c'était beaucoup trop abstrait; mais accoutumé depuis son enfance à entendre dire du mal des prêtres et parler de la république comme de la source de tous les biens, il exécrait les prêtres et adorait la république. Que de sentiments semblables sans autre base!

Le lendemain, le premier Consul demanda à Augereau ce qu'il pensait de la cérémonie de la veille.

—Elle était très-belle, répondit Augereau..., mais il y manquait son plus bel ornement.

—Lequel?

—Un million d'hommes qui, depuis dix ans, se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons[71].

Bonaparte fut très-irrité du propos. Augereau commençait à être mal en cour, et ce mot ne pouvait contribuer à l'y mettre mieux.

Bonaparte dit un jour, après le Concordat, devant trois ou quatre de ses plus fidèles officiers:—Il faut une religion: partout elle est utile pour gouverner...; elle agit sur les hommes... En Égypte, j'étais mahométan...; je suis catholique en France. Mais il faut que la police de cette religion soit tout entière dans les mains de celui qui gouverne. Je veux une religion, je veux des prêtres, mais pas de clergé.