Cette partie se composait de M. de Talleyrand lui-même, de M. le comte Louis de Narbonne, de M. de Montrond, de M. le prince de Nassau, de M. de Choiseul, de M. de Sainte-Foix et de M. de La Vaupalière.
Mais le plus important de tous était le duc de Laval: j'en parlerai tout à l'heure...
M. de Dreyer, ministre-ambassadeur de Danemark, était un homme d'une bonne attitude. Le Danemark avait toujours été ami fidèle de la France, et son ministre avait toujours été bien accueilli chez M. de Talleyrand, qui avait au suprême degré un talent inimitable pour ces nuances si difficiles à saisir, et qui souvent évitent des notes qui ne font qu'aigrir les esprits.
M. de Souza, ministre de Portugal, était un homme profondément instruit, honnête homme, n'ayant pas l'apparence pour lui, mais au fond un homme fort remarquable. Sa femme allait peu dans le monde, et pourtant elle y eût été admirablement placée: c'était madame de Flahaut, auteur d'Adèle de Sénanges et d'une foule de jolis ouvrages. Elle ne sortait que rarement, même pour aller chez M. de Talleyrand, dont cependant elle avait été l'amie la plus intime pendant longtemps et avant la Révolution. Cette liaison remontait à 1785. Madame de Souza était la femme la plus charmante et la plus agréable de causerie et de bonne compagnie que j'aie vue. Une seule personne me la rappelle encore, et ce n'est qu'en partie; comme j'établis une comparaison à son désavantage, je ne la veux pas nommer.
Le cardinal Caprara, légat du Saint-Siége, était un homme dont on ne pouvait dire que du bien, mais prélat romain au delà de tout. Il suivait à Paris les coutumes de la place d'Espagne et du Corso, comme il eût fait à Rome; du reste, c'était un homme fin et délié, un homme bien capable de jouer la partie de M. de Talleyrand, et même de lui rendre peut-être des points en fait de ruses et de contre-ruses.
Quant à l'Espagne, son VRAI ministre était un homme d'un aspect odieux nommé Don Eugenio Izquierdo.—Cet homme, d'une laideur tellement repoussante qu'il faisait fuir les enfants[75] comme un épouvantail, avait l'âme de cette figure. M. de Talleyrand et ses alentours avaient pour cet Izquierdo un attachement que je n'ai jamais compris, car de le voir seulement me l'aurait fait prendre en aversion. Il s'occupait d'histoire naturelle, où il était, dit-on, fort habile; mais le réel de ses occupations à Paris était de conférer secrètement avec M. de Talleyrand et une autre personne de son intimité que je ne veux pas nommer. C'est par lui qu'une grande partie des affaires d'Espagne se sont traitées; le prince de la Paix avait une entière confiance en lui, et il était son chargé d'affaires en France, pour ce fameux traité qui devait donner le royaume des Algarves au prince de la Paix... Rien n'était plus ignoble surtout que la figure de cet Izquierdo! Je me le rappelle comme un cauchemar.—Comment l'Espagne ne l'a-t-elle pas jugé!—Il y a des destinées qui, en vérité, font murmurer contre la justice céleste... Izquierdo meurt dans son lit, et Riego meurt sur l'échafaud!...
En ajoutant à ce corps diplomatique ce qui devait nécessairement faire partie du nôtre en France, et qui allait chez M. de Talleyrand par devoir et par plaisir, comme les auditeurs qu'on envoyait en mission, on voit que sa maison était une des plus agréables de Paris. La princesse d'Yeckciwitz, sœur du prince Poniatowsky, était une habituée de la maison. Madame de Talleyrand ne l'aimait pas: elle en était jalouse comme une tigresse; et si la pauvre princesse avait eu deux yeux, elle les lui eût arrachés; malheureusement elle n'en avait qu'un. La pauvre femme avait pour M. de Talleyrand une de ces passions qui jettent un manteau de ridicules sur une femme, de manière qu'elle ne le dépouille jamais. Elle envoyait à M. de Talleyrand tout ce qu'elle trouvait de rare et de beau dans son chemin; cette manière de vivre n'enrichit pas quand on n'a pas une grande fortune. Ce fut le malheur de la pauvre princesse d'Yeckciwitz... elle fit des dettes, et même un beau jour il lui arriva un malheur comme cela pourrait échoir pour un fils de famille, le tout pour avoir fait des cadeaux à M. de Talleyrand. Le plus curieux de l'affaire, c'est que M. de Talleyrand, qui n'avait pas une passion pour elle, comme on le pense bien, ne faisait aucune attention aux raretés, qui même bien souvent s'en allaient figurer chez la duchesse de Courlande ou telle autre amie de M. de Talleyrand, qui à son tour en faisait des générosités. Je dis cela parce que je sais les voyages et malheurs arrivés à un superbe mandarin à la robe bleue, aux manches pendantes, aux yeux retroussés; cet honnête mandarin, qui coûta des sommes folles, fut donné par madame la princesse d'Yeckciwitz à M. de Talleyrand.—M. de Talleyrand le donna à madame la duchesse de Courlande; et madame la duchesse de Courlande, quoiqu'elle tînt avec tendresse à la moindre babiole qui lui venait de M. de Talleyrand, donna le magnifique mandarin à son amie de cœur madame la marquise de Sainte-Croix[76], où je l'ai vu il y a peu d'années dans l'hôtel de cette dernière, rue Sainte-Marguerite au Marais.
Les vieilles femmes étaient une partie fort soignée du salon de M. de Talleyrand. À commencer d'abord par la sienne, qui n'était plus ni jolie, ni jeune, ni même agréable, on comptait une demi-douzaine de têtes qui chacune pouvaient réclamer pour leur part personnelle au moins la moitié d'un siècle. C'étaient madame de Luynes, madame d'Yeckciwitz, madame Zayombeck, madame de Balbi, madame de Laval... et quelques autres encore dont j'ai oublié les noms.—Madame de Talleyrand était à peine saluée par ces dames, au reste, qui ne s'en gênaient guère.
Le traité de paix qui suivit Austerlitz amena à Paris une quantité d'étrangers qui augmentèrent l'agrément de la maison de M. de Talleyrand, sans rien ajouter cependant au charme qu'on trouvait toujours à le rencontrer, lui, et quelques autres hommes de son intimité, passé une heure du matin; et lorsqu'on le trouvait de bonne humeur surtout, la bonne fortune était complète: alors il avait un laisser aller qu'on aurait pris pour une confiance arrachée par le charme que vous auriez exercé sur lui, lorsqu'au contraire il ne disait que ce qu'il voulait dire, et tout en ayant l'air de raconter malgré lui, c'était une nouvelle qu'il lançait dans le monde; mais n'importe, je me rappellerai toujours avec reconnaissance le charme que j'ai trouvé dans ces heures passées à l'écouter; jamais je n'ai rien rencontré de plus ravissant que cette causerie familière de M. de Talleyrand avec ses amis les plus intimes, M. de Narbonne, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix.—Le prince de Nassau, tout conteur et menteur qu'il était, se soumettait à la loi que M. de Talleyrand semblait imposer. J'ai vu quelquefois toute une soirée ou plutôt toute une nuit, car on ne demeurait libre qu'à une heure, on ne soupait qu'à deux, et on n'allait se coucher qu'à quatre ou cinq, se passer sans que M. de Nassau fît un mensonge.
Un homme parfaitement aimable qui venait chez M. de Talleyrand, mais n'était pas Français ni de son intimité, c'était le comte Golowkin. Le comte Golowkin était spirituel, charmant, Français de bonne compagnie en tout... et, en vérité, un homme tout à fait désirable pour une maîtresse de maison, mais après cela menteur comme on ne l'est vraiment que très-rarement. C'était avec une perfection du genre que je ne pouvais comprendre quand je me le rappelais; car en l'écoutant il parlait si bien qu'on ne pensait pas au mensonge.