—Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le reste est une intrigue.

M. de Talleyrand se conduisit avec une extrême adresse ou une grande loyauté... mais tout ce qu'il fit ensuite à Vienne a décelé la haine qu'il avait au cœur. Je voudrais reconnaître la loyauté, mais je ne le puis... Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec égalité, mais dans ses paroles... L'un ou l'autre! disait-il toujours... Et ses actions démentaient ce qu'il disait.

Ce fut dès le 31 mars, à une heure après midi, que l'empereur Alexandre, pressé par les uns et attiré par M. de Talleyrand, signa la déclaration par laquelle il s'engageait à ne plus traiter avec Napoléon ni aucun membre de sa famille.

Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il devînt?... Et voilà ce qu'on appelle de la loyauté!...

Lorsque les maréchaux vinrent de Fontainebleau à Paris, ils virent M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de Russie. M. de Talleyrand leur dit:

—Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous réussissez, vous compromettez tous ceux qui sont entrés dans cette chambre depuis le 1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX ÊTRE COMPROMIS.

Singulière parole!

Louis XVIII est un principe, avait-il dit la veille à Alexandre. Qu'est-ce que ce mot?... Voilà l'abus des phrases chez nous; en voilà une qui paraît bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le sens commun pour le même homme, comme elle avait cessé de signifier pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces deux choses.

Le salon de M. de Talleyrand devait être un lieu bien fait pour être le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit où les maréchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence, étaient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la régence au nom de l'armée! Le salon de M. de Talleyrand était alors rempli de cette foule inquiète qui avait jeté le gant et ne le pouvait plus ramasser; car ce n'était pas la volonté qui manquait à un homme comme Bourrienne, par exemple... Qu'allait dire l'empereur de Russie? Qu'allait-il prononcer?... Il régnait un silence profond seulement interrompu par les pas plus ou moins agités de ceux qui ne pouvaient demeurer assis et commander à leur inquiétude... Tout à coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!... Ce fut un moment dramatique dans son effet... Hélas! s'il y avait eu dans cette chambre un seul ami de Napoléon, il eût à l'instant reconnu que toute espérance était anéantie... Aussitôt tous ces fronts obscurcis reprirent de la sérénité... Macdonald[83] sortit le premier... sa tête, qu'il porte habituellement très-élevée, l'était encore plus en ce moment, et l'expression de toute sa physionomie était celle d'un noble mécontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le Moniteur lui-même note comme ayant été le révolutionnaire le plus déterminé (ceci est un fait), Beurnonville alla vers Macdonald et voulut lui prendre la main:

—Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien... moi, je n'ai rien à vous dire. Vous me faites oublier une amitié de trente ans!...