Macdonald fut au moment de lui répondre et de lui demander en même temps pourquoi donc il répudiait ainsi la gloire militaire de la France... Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante d'émotion... et cet homme, qui nous a si souvent conduits à la victoire, devons-nous donc l'abandonner?...

—Sire, poursuivit le maréchal, Votre Majesté a déclaré, tant en son nom qu'en celui de ses alliés, qu'elle n'était pas venue en France pour imposer un gouvernement à la France.

—Je ne suis pas seul, répondit Alexandre, je dois consulter le roi de Prusse.—Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis rien sans lui.

Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de Russie le cœur serré!... Il n'y avait plus d'espoir à conserver... trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tête!... Ce fut cette décision que les maréchaux furent attendre chez le maréchal Ney.

Cependant une grande inquiétude restait aux alliés et aux royalistes: c'était l'armée qui la causait.—On avait appris le mouvement insurrectionnel, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et ce mouvement alarmait avec raison.—Marmont, qui était éloigné du corps d'armée lorsque le général Souham l'avait emmené, faillit être massacré par ses troupes lorsqu'il se présenta devant elles.—Les choses se calmèrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le corps d'armée du duc de Raguse avait quitté ses rangs.—J'écris le mot à regret, mais on n'a pas deux mots pour une même chose.—Je ne sais s'il est content de la manière dont Bourrienne lui fait sa part dans le chapitre où il parle de lui.... mais elle est singulière.

Bourrienne dit très-positivement que le corps de Marmont pouvait si facilement être imité par le reste de l'armée, que la plupart des membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquiétude, que deux furent presque au moment de partir. On envoyait de dix minutes en dix minutes, dit-il, des exprès de Versailles pour avoir des nouvelles, et aussitôt que le maréchal parut dans le salon de M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et même mortelle pour l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une effusion de tendresse profonde.—On venait de sortir de table chez M. de Talleyrand.—Marmont arriva de Versailles, couvert de poussière, accablé de fatigue, et n'ayant pas dîné.—Il était harassé et il mourait de faim. Il était en ce moment le héros de la journée[84]. M. de Talleyrand dit avec vérité qu'il fallait le faire dîner avant de le faire parler.—Aussitôt on apporta une petite table dans le salon même de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit à dîner.

Chacun de nous, dit Bourrienne, allait à lui pour le complimenter!...

Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il lutta pour que l'armée n'abandonnât pas les couleurs nationales, et il désira qu'on mît un article dans le Moniteur (en date, je crois, du 5 ou 6 avril) qui rassurât et fît voir qu'on garderait les trois couleurs. L'article fut rédigé par Bourrienne devant le maréchal, qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y était pas du tout, pas même mutilé.—Marmont se plaignit à l'empereur Alexandre, qui à son tour se plaignit à M. de Talleyrand, qui se plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait être.

C'était une question grave que celle des couleurs... Que fit M. de Talleyrand? car c'était sur lui que tout portait dans ces journées si remplies de grands événements.—Il fit dire, à Rouen, au maréchal Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde blanche à ses troupes: ce n'était pas vrai.—Le maréchal Jourdan fit un ordre du jour où il annonça que la couleur blanche était celle de l'armée, et il écrivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer qu'il suivait l'exemple du duc de Raguse.

Le même jour, le duc de Raguse arriva le matin même chez M. de Talleyrand...