Un jour M. le maréchal d'Olonne alla souper et coucher à Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son cabinet, et l'abbé et moi nous passâmes la soirée avec elle. Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure négligée, à demi couchée sur un canapé, et un peu pâle de la souffrance qu'elle éprouvait. Je lui lus un roman qui venait de paraître, et dont quelques situations ne se rapportaient que trop bien avec la nôtre. Nous pleurâmes tous deux; l'abbé s'endormit. A dix heures, il se réveilla, et mon coeur battit de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous laissa seuls: dangereux tête-à-tête, pour lequel nous étions bien mal préparés tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux vous gronder… Qu'est-ce que ces continuelles altercations dans lesquelles vous êtes avec le prince d'Enrichemont? Hier vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus piquantes. — Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est vrai, je le hais; il prétend à vous, et je ne puis le lui pardonner. — Je vous conseille d'être jaloux du prince d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui refuse, et vous ne l'acceptez pas! — Ah! faites-moi le plus grand roi du monde, m'écriai-je, et je serai à vos genoux pour vous demander d'être à moi. — Vous ne voulez pas recevoir de moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? — Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient l'un à l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une âme! Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. — Si vous m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en coûterait peu d'oublier ce qui nous sépare!" Je me mis à ses pieds. "Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien; mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'ôteriez votre amour si j'étais déshonoré. — Vous ne le seriez point, me dit-elle. Le monde nous blâmerait peut-être… Eh! qu'importe? quand on est à ce qu'on aime, que faut-il de plus? — Ayez pitié de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est trop forte. — Je voudrais qu'elle fût irrésistible, dit-elle. Edouard! ne refusez pas d'être heureux!… Va, dit-elle avec un regard enivrant, je te ferais tout oublier! — Vous me faites mourir, lui dis-je. Eh bien, répondez-moi. Ce sacrifice que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous, ce sacrifice, dites, le feriez-vous, à mon repos? le feriez-vous, hélas! à ma vie?" Elle ne me comprit que trop bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altérée, est-ce vous qui me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise à l'autre extrémité du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix sévère avait percé mon coeur comme un poignard. Me voyant si malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main. "Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai à ses genoux. "Ange adoré, je te respecterai toujours, lui dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne puis vivre sans toi! Je ne puis être à toi, il faut donc mourir!… Ne t'effraye pas de cette pensée: nous nous retrouverons dans une autre vie, bien-aimée de mon coeur! Y seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment? viendras-tu là te rejoindre à ton ami? lui tiendras-tu les promesses de l'amour? Dis, seras-tu à moi dans le Ciel? — Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute troublée, si vous mourez, je meurs… Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne s'y opposa point; elle pencha sa tête sur mon épaule. "Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! — Ah! lui dis-je, il serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres tous deux? Personne n'a reçu nos serments: qui nous empêche d'être l'un à l'autre? Dieu aura pitié de nous." Je la serrai sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-même pitié de moi, ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te l'aurais donnée; mais tu ne te consolerais pas toi-même de mon déshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux m'avilir? — Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres!" Elle pleurait; je n'étais plus maître de moi: j'osai ravir ce baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher cet instant de bonheur: elle me força de la quitter. Je rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et pourtant jamais la passion ne m'avait possédé à ce point. J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort, j'aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa dans d'affreuses agitations; mon âme était entièrement bouleversée; j'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. Je me demandais pourquoi je n'épouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une profonde solitude j'oublierais le monde et le blâme; que, s'il le fallait, je fuirais avec elle en Amérique et jusque dans cette île déserte objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée? Natalie! Natalie! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon coeur. Le jour parut, et peu d'instants après on me remit une lettre. Je reconnus l'écriture de Mme de Nevers… Jugez de ce que je dus éprouver en la lisant!

"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus coupable que vous; mais que cette leçon nous montre du moins l'abîme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abîme ensevelirait à la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est bon, c'est par ce qui est juste, vrai, élevé dans la vie, que nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions le même langage, et nous nous sommes aimés. Ne démentons pas à présent ces qualités de l'âme auxquelles nous devons notre amour, et sachons être heureux dans l'innocence et nous contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.

"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparer. Nous séparer! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne savais bien que l'effet en est impossible? où trouverais-tu de la force pour me fuir? Où en trouverais-je pour vivre sans toi? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que nous sommes inséparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de m'avoir séduite! Eh! quelle séduction y a-t-il, pour deux êtres qui s'aiment, que la séduction de l'amour? N'est-ce pas moi, d'ailleurs, qui t'ai séduit? Si je ne t'avais montré que je t'aimais, m'aurais-tu avoué ta tendresse? Hélas! tu mourais plutôt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire que d'être aimée? un autre rang que d'être aimée? un autre titre que d'être aimée? Te défies-tu assez de ton coeur pour croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses, ces prétendus avantages que tu m'enlèves. Mon père, Edouard, est le seul obstacle: je méprise tous les autres, et je les trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne suis pas sans espérance d'obtenir un jour le pardon de mon père. Oui, Edouard, mon père m'aime; il t'aime aussi: qui ne t'aimerait pas? Je suis sûre que mon père a regretté mille fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune? Eh bien! nous forcerons mon père d'être heureux par nos soins, par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses enfants; là, il sera père dans l'ordre de la nature, et non dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois l'un à l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard! ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'être responsable de ton choix qu'à toi seul? Hélas! ne vois-tu pas que notre vie tient au même fil? Tu choisirais la mort en choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"

En achevant cette lettre, je tombai à genoux; je fis le serment de consacrer ma vie à celle qui l'avait écrite, de l'aimer, de l'adorer, de la rendre heureuse. J'étais plongé dans l'ivresse; tous mes remords avaient disparu, et la félicité du Ciel régnait seule dans mon coeur. "Mme de Nevers connaît mieux que moi ce monde où elle passe sa vie, me disais-je; elle sait ce que nous avons à en redouter. Si elle croit notre union possible, c'est qu'elle l'est. Que j'étais insensé de refuser le bonheur! M. d'Olonne nous pardonnera d'être heureux; un jour il nous bénira tous deux. Et Natalie! Natalie sera ma compagne chérie, ma femme bien-aimée; je passerai ma vie entière près d'elle, uni à elle." Je succombais sous l'empire de ces pensées délicieuses, et mes larmes seules pouvaient alléger cette joie trop forte pour mon coeur, cette joie qui succédait à des émotions si amères, si profondes et souvent si douloureuses.

J'attendais avec impatience qu'il fût midi, heure à laquelle je pouvais, sans donner de soupçons, paraître un instant chez Mme de Nevers et la trouver seule. Les plus doux projets remplirent cet intervalle; j'étais trop enivré pour qu'aucune réflexion vînt troubler ma joie. Mon sort était décidé; je me relevais à mes propres yeux de la préférence que m'accordait Mme de Nevers, et une pensée, une seule pensée absorbait toutes les autres: elle sera à moi! elle sera toute à moi! La mort, s'il eût fallu payer de la mort une telle félicité, m'en eût semblé un léger salaire. Mais penser que ce serait là le bonheur, le charme, le devoir de ma vie! Non, l'imagination chercherait en vain des couleurs pour peindre de tels sentiments, ou des mots pour les rendre! Que ceux qui les ont éprouvés les comprennent, et que ceux qui les ignorent les regrettent: car tout est vide et fini dans la vie sans eux ou après eux!

Les deux jours qui suivirent cette décision de notre sort furent remplis de la félicité la plus pure. Mme de Nevers essayait de me prouver que c'était moi qui lui faisais des sacrifices, et que je ne lui devais point de reconnaissance d'avoir voulu son bonheur, et un bonheur sans lequel elle ne pouvait plus vivre. Nous convînmes qu'elle irait au mois de mai en Hollande. Ce voyage était prévu; une visite promise depuis longtemps à Mme de C… en serait le prétexte naturel. Je devais de mon côté feindre des affaires en Forez, qui me forceraient de m'absenter quinze jours; j'irais secrètement rejoindre Mme de Nevers à La Haye, où le chapelain de l'ambassade devait nous unir: c'était un vieux prêtre qu'elle connaissait et sur la fidélité duquel elle comptait entièrement. Une fois de retour, nous avions mille moyens de nous voir et d'éviter les soupçons.

Lorsque je réfléchis aujourd'hui sur quelles bases fragiles était construit l'édifice de mon bonheur, je m'étonne d'avoir pu m'y livrer, ne fût-ce qu'un instant, avec une sécurité si entière; mais la passion crée autour d'elle un monde idéal. On juge tout par d'autres règles; les proportions sont agrandies; le factice, le commun disparaissent de la vie; on croit les autres capables des mêmes sacrifices qu'on ferait soi-même, et, lorsque le monde réel se présente à vous, armé de sa froide raison, il cause un douloureux et profond étonnement.

Un matin, comme j'allais descendre chez Mme de Nevers, mon oncle, M. d'Herbelot, entra dans ma chambre. Depuis l'exil de M. le maréchal d'Olonne, je le voyais peu; ses procédés, à cette époque, avaient encore augmenté l'éloignement que je m'étais toujours senti pour lui. Croyant qu'il était de mon devoir de ne pas me brouiller avec le frère de ma mère, j'allais chez lui de temps en temps; il me traitait toujours très-bien, mais depuis près de trois semaines je ne l'avais pas aperçu* [*On est prié de lire la note à la fin du volume.]. Il entra avec cet air jovial et goguenard qui annonçait toujours quelque histoire scandaleuse; il se plaisait à cette sorte de conversation, et y mêlait une bonhomie qui m'était encore plus désagréable que la franche méchanceté: car porter de la simplicité et un bon coeur dans le vice est le comble de la corruption.

"Eh bien! Edouard, me dit-il, tu débutes bien dans la carrière! Vraiment, je te fais mon compliment, tu es passé maître. Ma foi, nous sommes dans l'admiration, et Luceval et Bertheney prédisent que tu iras au plus loin. — Que voulez-vous dire, mon oncle? lui demandai-je assez sérieusement. — Allons donc! dit-il, vas-tu faire le mystérieux? Mon cher, le secret est bon pour les sots; mais, quand on vise haut, il faut de la publicité, et la plus grande. On n'a tout de bon que ce qui est bien constaté; l'une est un moyen d'arriver à l'autre, et il faudra bientôt grossir ta liste. — Je ne vous comprends pas, lui dis-je, et je ne conçois pas de quoi vous voulez parler. — Tu t'y es pris au mieux, continua-t-il sans m'écouter, tu as mis le temps à profit. Que diront les bégueules et les cagots? Toutes les femmes raffoleront de toi. — De moi! répétai-je; qu'est-ce que tout cela signifie? — Tu es un beau garçon, je ne suis pas étonné que tu leur plaises. Diable! elles en ont de plus mal tournés. — Qui donc? de quoi parlez-vous? — Comment! de quoi je parle? Eh! mais, mon cher, je parle de Mme de Nevers. N'es-tu pas son amant? Tout Paris le dit. Ma foi, tu ne peux pas avoir une plus jolie femme et qui te fasse plus d'honneur. Il faut pousser ta pointe; nous établirons le fait publiquement, et c'est là, Edouard, le chemin de la mode et de la fortune." Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. "Quelle horreur! m'écriai-je; qui a pu vous dire une si infâme calomnie? Je veux connaître l'insolent et lui faire rendre raison de son crime." Mon oncle se mit à rire. "Comment donc, dit-il, ne serais-tu pas si avancé que je croyais? Serais-tu amoureux, par hasard? Va, tu te corrigeras de cette sottise. Mon cher, on a une femme aujourd'hui, une autre demain; elles ne sont occupées elles-mêmes qu'à s'enlever leurs amants les unes aux autres. Avoir et enlever, voilà le monde, Edouard, et la vraie philosophie. — Je ne sais où vous avez vu de pareilles moeurs, lui dis-je indigné; grâce au Ciel, elles me sont étrangères, et elles le sont encore plus à la femme angélique que vous outragez. Nommez-moi dans l'instant l'auteur de cette horrible calomnie!" Mon oncle éclata de rire de nouveau, et me répéta que tout Paris parlait de ma bonne fortune et me louait d'avoir été assez habile et assez adroit pour séduire une jeune femme qui était sans doute fort gardée. "Sa vertu la garde! répliquai-je dans une indignation dont je n'étais plus le maître; elle n'a pas besoin d'être autrement gardée. — C'est étonnant! dit mon oncle. Mais où as-tu donc vécu? dans un couvent de nonnes? — Non, Monsieur, répondis-je; j'ai vécu dans la maison d'un honnête homme, où vous n'êtes pas digne de rester." — Et, oubliant ce que je devais au frère de ma mère, je poussai dehors M. d'Herbelot et fermai ma porte sur lui.

Je demeurai dans un désespoir qui m'ôtait presque l'usage de la raison. Grand dieu! j'avais flétri la réputation de Mme de Nevers! La calomnie osait profaner sa vie, et j'en étais cause! On se servait de mon nom pour outrager l'ange adorable objet de mon culte et de mon idolâtrie! Ah! j'étais digne de tous les supplices, mais ils étaient tous dans mon coeur. "C'est mon amour qui la déshonore, pensai-je, qui la livre au blâme, au mépris, à cette honte que rien n'efface, qui reparaît toujours comme la tache sanglante sur la main de Macbeth! Ah! la calomnie ne se détruit jamais, sa souillure est éternelle; mais les calomniateurs périront, et je vengerai l'ange de tous ceux qui l'outragent. Se peut-il qu'oubliant l'honneur et mon devoir j'aie risqué de mériter ces vils éloges? Voilà donc comment ma conduite peut se traduire dans le langage du vice? Hélas! le piége le plus dangereux que la passion puisse offrir, c'est ce voile d'honnêteté dont elle s'enveloppe." Je voyais à présent la vérité nue, et je me trouvais le plus vil comme le plus coupable des hommes. Que faire? que devenir? Irais-je annoncer à Mme de Nevers qu'elle est déshonorée, qu'elle l'est par moi? Mon coeur se glaçait dans mon sein à cette pensée. Hélas! qu'était devenu notre bonheur? Il avait eu la durée d'un songe! Mon crime était irréparable! Si j'épousais à présent Mme de Nevers, que n'imaginerait-on pas? quelle calomnie nouvelle inventerait-on pour la flétrir? Il fallait fuir! il fallait la quitter! Je le sentais, je voyais que c'était mon devoir; mais cette nécessité funeste m'apparaissait comme un fantôme dont je détournais la vue. Je reculais devant ce malheur, ce dernier malheur, qui achevait pour moi tous les autres et mettait le comble à mon désespoir. Je ne pouvais croire que cette séparation fût possible: le monde ne m'offrait pas un asile loin d'elle; elle seule était pour moi la patrie, tout le reste un vaste exil. Déchiré par la douleur, je perdais jusqu'à la faculté de réfléchir. Je voyais bien que je ne pouvais rester près de Mme de Nevers; je sentais que je voulais la venger, surtout sur le duc de L…, que mon oncle m'avait désigné comme l'un des auteurs de ces calomnies; mais le désespoir surmontait tout: j'étais comme noyé, abîmé, dans une mer de pensées accablantes; aucune consolation, aucun repos, ne se présentait d'aucun côté; je ne pouvais pas même me dire que le sacrifice que je ferais en partant serait utile: je le faisais trop tard; je ne prenais pas une résolution vertueuse; je fuyais Mme de Nevers comme un criminel, et rien ne pouvait réparer le mal que j'avais fait: ce mal était irréparable! Tout mon sang versé ne rachèterait pas sa réputation injustement flétrie! Elle, pure comme les anges du Ciel, verrait son nom associé à ceux de ces femmes perdues objets de son juste mépris! et c'était moi, moi seul, qui versais cet opprobre sur sa tête! La douleur et le désespoir s'étaient emparés de moi à un point que l'idée de la vengeance pouvait seule en ce moment m'empêcher de m'ôter la vie.