Vêtue à l'orientale, assise aux pieds de madame de B., j'écoutais, sans la comprendre encore, la conversation des hommes les plus distingués de ce temps-là. Je n'avais rien de la turbulence des enfants; j'étais pensive avant de penser, j'étais heureuse à côté de madame de B. Aimer, pour moi, c'était être là, c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout: je ne désirais rien de plus. Je ne pouvais m'étonner de vivre au milieu du luxe, de n'être entourée que des personnes les plus spirituelles et les plus aimables: je ne connaissais pas autre chose; mais, sans le savoir, je prenais un grand dédain pour tout ce qui n'était pas ce monde où je passais ma vie. Le bon goût est à l'esprit ce qu'une oreille juste est aux sons. Encore tout enfant, le manque de goût me blessait; je le sentais avant de pouvoir le définir, et l'habitude me l'avait rendu comme nécessaire. Cette disposition eût été dangereuse si j'avais eu un avenir; mais je n'avais pas d'avenir, et je ne m'en doutais pas.

J'arrivai jusqu'à l'âge de douze ans sans avoir eu l'idée qu'on pouvait être heureuse autrement que je ne l'étais. Je n'étais pas fâchée d'être une négresse: on me disait que j'étais charmante; d'ailleurs, rien ne m'avertissait que ce fût un désavantage; je ne voyais presque pas d'autres enfants; un seul était mon ami, et ma couleur noire ne l'empêchait pas de m'aimer.

Ma bienfaitrice avait deux petits-fils, enfants d'une fille qui était morte jeune. Charles, le cadet, était à peu près de mon âge. Elevé avec moi, il était mon protecteur, mon conseil et mon soutien dans toutes mes petites fautes. A sept ans, il alla au collège; je pleurai en le quittant: ce fut ma première peine. Je pensais souvent à lui, mais je ne le voyais presque plus; il étudiait, et moi, de mon côté, j'apprenais, pour plaire à madame de B., tout ce qui devait former une éducation parfaite. Elle voulut que j'eusse tous les talents: j'avais de la voix, les maîtres les plus habiles l'exercèrent; j'avais le goût de la peinture, et un peintre célèbre, ami de madame de B., se chargea de diriger mes efforts. J'appris l'anglais, l'italien, et madame de B. elle-même s'occupait de mes lectures; elle guidait mon esprit, formait mon jugement. En causant avec elle, en découvrant tous les trésors de son âme, je sentais la mienne s'élever, et c'était l'admiration qui m'ouvrait les voies de l'intelligence. Hélas! je ne prévoyais pas que ces douces études seraient suivies de jours si amers! Je ne pensais qu'à plaire à madame de B.; un sourire d'approbation sur ses lèvres était tout mon avenir.

Cependant des lectures multipliées, celle des poëtes surtout, commençaient à occuper ma jeune imagination; mais, sans but, sans projet, je promenais au hasard mes pensées errantes, et, avec la confiance de mon jeune âge, je me disais que madame de B. saurait bien me rendre heureuse… Sa tendresse pour moi, la vie que je menais, tout prolongeait mon erreur et autorisait mon aveuglement. Je vais vous donner un exemple des soins et des préférences dont j'étais l'objet.

Vous aurez peut-être de la peine à croire, en me voyant aujourd'hui, que j'aie été citée pour l'élégance et la beauté de ma taille. madame de B. vantait souvent ce qu'elle appelait ma grâce, et elle avait voulu que je susse parfaitement danser. Pour faire briller ce talent, ma bienfaitrice donna un bal dont ses petits-fils furent le prétexte, mais dont le véritable motif était de me montrer fort à mon avantage dans un quadrille des quatre parties du monde où je devais représenter l'Afrique. On consulta les voyageurs, on feuilleta les livres de costumes, on lut des ouvrages savants sur la musique africaine, enfin on choisit une comba, danse nationale de mon pays. Mon danseur mit un crêpe sur son visage. Hélas! je n'eus pas besoin d'en mettre sur le mien; mais je ne fis pas alors cette réflexion. Tout entière au plaisir du bal, je dansais la comba, et j'eus tout le succès qu'on pouvait attendre de la nouveauté du spectacle et du choix des spectateurs, dont la plupart, amis de madame de B., s'enthousiasmaient pour moi et croyaient lui faire plaisir en se laissant aller à toute la vivacité de ce sentiment. La danse, d'ailleurs, était piquante: elle se composait d'un mélange d'attitudes et de pas mesurés; on y peignait l'amour, la douleur, le triomphe et le désespoir. Je ne connaissais encore aucun de ces mouvements violents de l'âme; mais je ne sais quel instinct me les faisait deviner. Enfin je réussis. On m'applaudit, on m'entoura, on m'accabla d'éloges. Ce plaisir fut sans mélange: rien ne troublait alors ma sécurité. Ce fut peu de jours après ce bal qu'une conversation, que j'entendis par hasard, ouvrit mes yeux et finit ma jeunesse.

Il y avait dans le salon de madame de B. un grand paravent de laque. Ce paravent cachait une porte, mais il s'étendait aussi près d'une des fenêtres, et entre le paravent et la fenêtre se trouvait une table où je dessinais quelquefois. Un jour, je finissais avec application une miniature. Absorbée par mon travail, j'étais restée longtemps immobile, et sans doute madame de B. me croyait sortie, lorsqu'on annonça une de ses amies, la marquise de ***. C'était une personne d'une raison froide, d'un esprit tranchant, positive jusqu'à la sécheresse; elle portait ce caractère dans l'amitié: les sacrifices ne lui coûtaient rien pour le bien et pour l'avantage de ses amis; mais elle leur faisait payer cher ce grand attachement. Inquisitive et difficile, son exigence égalait son dévouement, et elle était la moins aimable des amies de madame de B. Je la craignais, quoiqu'elle fût bonne pour moi; mais elle l'était à sa manière: examiner, et même assez sévèrement, était pour elle un signe d'intérêt. Hélas! j'étais si accoutumée à la bienveillance que la justice me semblait toujours redoutable. "Pendant que nous sommes seules, dit Mme de *** à madame de B., je veux vous parler d'Ourika. Elle devient charmante, son esprit est tout à fait formé, elle causera comme vous, elle est pleine de talents, elle est piquante, naturelle; mais que deviendra-t-elle? et enfin qu'en ferez-vous? — Hélas! dit madame de B., cette pensée m'occupe souvent, et, je vous l'avoue, toujours avec tristesse. Je l'aime comme si elle était ma fille; je ferais tout pour la rendre heureuse, et cependant, lorsque je réfléchis à sa position, je la trouve sans remède. Pauvre Ourika! je la vois seule, pour toujours seule dans la vie!"

Il me serait impossible de vous peindre l'effet que produisit en moi ce peu de paroles. L'éclair n'est pas plus prompt: je vis tout; je me vis négresse, dépendante, méprisée, sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort, jusqu'ici un jouet, un amusement pour ma bienfaitrice, bientôt rejetée d'un monde où je n'étais pas faite pour être admise. Une affreuse palpitation me saisit, mes yeux s'obscurcirent, le battement de mon coeur m'ôta un instant la faculté d'écouter encore; enfin je me remis assez pour entendre la suite de cette conversation.

"Je crains, disait Mme de ***., que vous ne la rendiez malheureuse. Que voulez-vous qui la satisfasse, maintenant qu'elle a passé sa vie dans l'intimité de votre société? — Mais elle y restera, dit madame de B. — Oui, reprit Mme de ***, tant qu'elle est une enfant; mais elle a quinze ans: à qui la marierez-vous, avec l'esprit qu'elle a et l'éducation que vous lui avez donnée? Qui voudra jamais épouser une négresse? Et si, à force d'argent, vous trouvez quelqu'un qui consente à avoir des enfants nègres, ce sera un homme d'une condition inférieure, et avec qui elle se trouvera malheureuse. Elle ne peut vouloir que de ceux qui ne voudront pas d'elle. — Tout cela est vrai, dit madame de B.; mais heureusement elle ne s'en doute point encore, et elle a pour moi un attachement qui, j'espère, la préservera longtemps de juger sa position. Pour la rendre heureuse, il eût fallu en faire une personne commune: je crois sincèrement que cela était impossible. Eh bien! peut-être sera-t-elle assez distinguée pour se placer au-dessus de son sort, n'ayant pu rester au dessous. — Vous vous faites des chimères, dit Mme de ***; la philosophie nous place au-dessus des maux de la fortune, mais elle ne peut rien contre les maux qui viennent d'avoir brisé l'ordre de la nature. Ourika n'a pas rempli sa destinée; elle s'est placée dans la société sans sa permission; la société se vengera. — Assurément, dit madame de B., elle est bien innocente de ce crime; mais vous êtes sévère pour cette pauvre enfant. — Je lui veux plus de bien que vous, reprit Mme de ***; je désire son bonheur, et vous la perdez." Madame de B. répondit avec impatience, et j'allais être la cause d'une querelle entre les deux amies, quand on annonça une visite. Je me glissai derrière le paravent, je m'échappai; je courus dans ma chambre, où un déluge de larmes soulagea un instant mon pauvre coeur.

C'était un grand changement dans ma vie que la perte de ce prestige qui m'avait environnée jusqu'alors! Il y a des illusions qui sont comme la lumière du jour: quand on les perd, tout disparaît avec elles. Dans la confusion des nouvelles idées qui m'assaillaient, je ne retrouvais plus rien de ce qui m'avait occupée jusqu'alors: c'était un abîme avec toutes ses terreurs. Ce mépris dont je me voyais poursuivie, cette société où j'étais déplacée, cet homme qui, à prix d'argent, consentirait peut-être que ses enfants fussent nègres, toutes ces pensées s'élevaient successivement comme des fantômes et s'attachaient sur moi comme des furies, l'isolement surtout, cette conviction que j'étais seule, pour toujours seule dans la vie, madame de B. l'avait dit; et à chaque instant je me répétais: "Seule! pour toujours seule!" La veille encore, que m'importait d'être seule? Je n'en savais rien, je ne le sentais pas; j'avais besoin de ce que j'aimais, je ne songeais pas que ce que j'aimais n'avait pas besoin de moi. Mais à présent mes yeux étaient ouverts, et le malheur avait déjà fait entrer la défiance dans mon âme.

Quand je revins chez madame de B., tout le monde fut frappé de mon changement. On me questionna: je dis que j'étais malade; on le crut. Madame de B. envoya chercher Barthez, qui m'examina avec soin, me tâta le pouls et dit brusquement que je n'avais rien. Madame de B. se rassura et essaya de me distraire et de m'amuser. Je n'ose dire combien j'étais ingrate pour ces soins de ma bienfaitrice: mon âme s'était comme resserrée en elle-même. Les bienfaits qui sont doux à recevoir sont ceux dont le coeur s'acquitte: le mien était rempli d'un sentiment trop amer pour se répandre au dehors. Des combinaisons infinies des mêmes pensées occupaient tout mon temps; elles se reproduisaient sous mille formes différentes; mon imagination leur prêtait les couleurs les plus sombres; souvent mes nuits entières se passaient à pleurer. J'épuisais ma pitié sur moi-même: ma figure me faisait horreur, je n'osais plus me regarder dans une glace; lorsque mes yeux se portaient sur mes mains noires, je croyais voir celles d'un singe; je m'exagérais ma laideur, et cette couleur me paraissait comme le signe de ma réprobation: c'est elle qui me séparait de tous les êtres de mon espèce, qui me condamnait à être seule, toujours seule, jamais aimée! Un homme, à prix d'argent, consentirait peut-être que ses enfants fussent nègres!… Tout mon sang se soulevait d'indignation à cette pensée. J'eus un moment l'idée de demander à madame de B. de me renvoyer dans mon pays; mais là encore j'aurais été isolée… Qui m'aurait entendue? qui m'aurait comprise? Hélas! je n'appartenais plus à personne! j'étais étrangère à la race humaine tout entière!