Ce grand crime avait causé à madame de B. la plus violente douleur; elle s'y livrait tout entière, et son âme était assez forte pour proportionner l'horreur du forfait à l'immensité du forfait même. Les grandes douleurs, dans la vieillesse, ont quelque chose de frappant: elles ont pour elles l'autorité de la raison. Madame de B. souffrait avec toute l'énergie de son caractère; sa santé en était altérée, mais je n'imaginais pas qu'on pût essayer de la consoler, ou même de la distraire. Je pleurais, je m'unissais à ses sentiments, j'essayais d'élever mon âme pour la rapprocher de la sienne, pour souffrir du moins autant qu'elle et avec elle.
Je ne pensai presque pas à mes peines tant que dura la Terreur: j'aurais eu honte de me trouver malheureuse en présence de ces grandes infortunes: d'ailleurs, je ne me sentais plus isolée depuis que tout le monde était malheureux. L'opinion est comme une patrie: c'est un bien dont on jouit ensemble; on est frère pour la soutenir et pour la défendre. Je me disais quelquefois que moi, pauvre négresse, je tenais pourtant à toutes les âmes élevées par le besoin de la justice que j'éprouvais en commun avec elles: le jour du triomphe de la vertu et de la vérité serait un jour de triomphe pour moi comme pour elles; mais, hélas! ce jour était bien loin.
Aussitôt que Charles fut arrivé, madame de B. partit pour la campagne. Tous ses amis étaient cachés ou en fuite; sa société se trouvait presque réduite à un vieil abbé que, depuis dix ans, j'entendais tous les jours se moquer de la religion, et qui à présent s'irritait qu'on eût vendu les biens du clergé, parce qu'il y perdait vingt mille livres de rente. Cet abbé vint avec nous à Saint-Germain. Sa société était douce, ou plutôt elle était tranquille, car son calme n'avait rien de doux: il venait de la tournure de son esprit plutôt que de la paix de son coeur.
Madame de B. avait été toute sa vie dans la position de rendre beaucoup de services. Liée avec M. de Choiseul, elle avait pu, pendant ce long ministère, être utile à bien des gens. Deux des hommes les plus influents pendant la Terreur avaient des obligations à madame de B.; ils s'en souvinrent et se montrèrent reconnaissants. Veillant sans cesse sur elle, ils ne permirent pas qu'elle fût atteinte; ils risquèrent plusieurs fois leurs vies pour dérober la sienne aux fureurs révolutionnaires: car on doit remarquer qu'à cette époque funeste les chefs mêmes des partis les plus violents ne pouvaient faire un peu de bien sans danger; il semblait que sur cette terre désolée on ne pût régner que par le mal, tant lui seul donnait et ôtait la puissance. Madame de B. n'alla point en prison; elle fut gardée chez elle, sous prétexte de sa mauvaise santé. Charles, l'abbé et moi, nous restâmes auprès d'elle, et nous lui donnions tous nos soins.
Rien ne peut peindre l'état d'anxiété et de terreur des journées que nous passâmes alors, lisant chaque soir, dans les journaux, la condamnation et la mort des amis de madame de B., et tremblant à tout instant que ses protecteurs n'eussent plus le pouvoir de la garantir du même sort. Nous sûmes qu'en effet elle était au moment de périr, lorsque la mort de Robespierre mit un terme à tant d'horreurs. On respira; les gardes quittèrent la maison de madame de B., et nous restâmes tous quatre dans la même solitude, comme on se retrouve, j'imagine, après une grande calamité à laquelle on a échappé ensemble. On aurait cru que tous les liens s'étaient resserrés par le malheur: j'avais senti que là, du moins, je n'étais pas étrangère.
Si j'ai connu quelques instants doux dans ma vie depuis la perte des illusions de mon enfance, c'est l'époque qui suivit ces temps désastreux. Madame de B. possédait au suprême degré ce qui fait le charme de la vie intérieure. Indulgente et facile, on pouvait tout dire devant elle; elle savait deviner ce que voulait dire ce qu'on avait dit. Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacer la confiance; les pensées passaient pour ce qu'elles valaient: on n'était responsable de rien. Cette qualité eût fait le bonheur des amis de madame de B., quand bien même elle n'eût possédé que celle-là. Mais combien d'autres grâces n'avait-elle pas encore! Jamais on ne sentait de vide ni d'ennui dans sa conversation; tout lui servait d'aliment; l'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée: car c'est le propre des esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. L'idée la plus ordinaire devenait féconde si elle passait par la bouche de madame de B.; son esprit et sa raison savaient la revêtir de mille nouvelles couleurs.
Charles avait des rapports de caractère avec madame de B., et son esprit aussi ressemblait au sien, c'est-à-dire qu'il était ce que celui de madame de B. avait dû être, juste, ferme, étendu, mais sans modifications: la jeunesse ne les connaît pas: Pour elle, tout est bien ou tout est mal, tandis que l'écueil de la vieillesse est souvent de trouver que rien n'est tout à fait bien et rien tout à fait mal. Charles avait les deux belles passions de son âge: la justice et la vérité. J'ai dit qu'il haïssait jusqu'à l'ombre de l'affectation; il avait le défaut d'en voir quelquefois où il n'y en avait pas. Habituellement contenu, sa confiance était flatteuse; on voyait qu'il la donnait, qu'elle était le fruit de l'estime, et non le penchant de son caractère: tout ce qu'il accordait avait du prix, car presque rien en lui n'était involontaire, et tout cependant était naturel. Il comptait tellement sur moi qu'il n'avait pas une pensée qu'il ne me dît aussitôt. Le soir, assis autour d'une table, les conversations étaient infinies. Notre vieil abbé y tenait sa place; il s'était fait un enchaînement si complet d'idées fausses, et il les soutenait avec tant de bonne foi, qu'il était une source inépuisable d'amusement pour madame de B., dont l'esprit juste et lumineux faisait admirablement ressortir les absurdités du pauvre abbé, qui ne se fâchait jamais; elle jetait tout au travers de son ordre d'idées de grands traits de bon sens que nous comparions aux grands coups d'épée de Roland ou de Charlemagne.
Madame de B. aimait à marcher: elle se promenait tous les matins dans la forêt de Saint-Germain, donnant le bras à l'abbé; Charles et moi nous la suivions de loin. C'est alors qu'il me parlait de tout ce qui l'occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées sur tout, sur les choses, sur les hommes, sur les événements; il ne me cachait rien, et il ne se doutait pas qu'il me confiât quelque chose. Depuis si longtemps il comptait sur moi que mon amitié était pour lui comme sa vie; il en jouissait sans la sentir; il ne me demandait ni intérêt ni attention; il savait bien qu'en me parlant de lui il me parlait de moi, et que j'étais plus lui que lui-même. Charme d'une telle confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même!
Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m'avait tant fait souffrir; je l'écoutais, et ces conversations avaient sur moi je ne sais quel effet magique qui amenait l'oubli de mes peines. S'il m'eût questionnée, il m'en eût fait souvenir: alors je lui aurais tout dit; mais il n'imaginait pas que j'avais aussi un secret. On était accoutumé à me voir souffrante, et madame de B. faisait tant pour mon bonheur qu'elle devait me croire heureuse. J'aurais dû l'être, je me le disais souvent; je m'accusais d'ingratitude ou de folie. Je ne sais si j'aurais osé avouer jusqu'à quel point ce mal sans remède de ma couleur me rendait malheureuse. Il y a quelque chose d'humiliant à ne pas savoir se soumettre à la nécessité: aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l'âme, ont tous les caractères du désespoir. Ce qui m'intimidait aussi avec Charles, c'est cette tournure un peu sévère de ses idées. Un soir, la conversation s'était établie sur la pitié, et on se demandait si les chagrins inspirent plus d'intérêt par leurs résultats ou par leurs causes. Charles s'était prononcé pour la cause: il pensait donc qu'il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. Mais qui peut dire ce que c'est que la raison? Est-elle la même pour tout le monde? tous les coeurs ont-ils tous les mêmes besoins, et le malheur n'est-il pas la privation des besoins du coeur?
Il était rare cependant que nos conversations du soir me ramenassent ainsi à moi-même: je tâchais d'y penser le moins que je pouvais; j'avais ôté de ma chambre tous les miroirs, je portais toujours des gants; mes vêtements cachaient mon cou et mes bras, et j'avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile, que souvent même je gardais dans la maison. Hélas! je me trompais ainsi moi-même: comme les enfants, je fermais les yeux, et je croyais qu'on ne me voyait pas.