Monsieur le Ministre,

Lorsque la confiance du Roi m'appela, il y a quatre ans, à l'ambassade de Londres, la difficulté même me fit obéir; je crois l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le Roi, deux intérêts toujours présents à ma pensée. Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes nos relations de se simplifier; notre politique, d'isolée qu'elle était, s'est mêlée à celle des autres nations; elle a été acceptée, appréciée, honorée par tous les honnêtes gens de tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l'Angleterre n'a rien coûté ni à notre indépendance, ni à nos susceptibilités nationales; et tel a été notre respect pour le droit de chacun, telle a été la franchise de nos procédés, que loin d'inspirer de la méfiance, c'est notre garantie que l'on réclame aujourd'hui, contre cet esprit de propagandisme qui inquiète la vieille Europe. C'est assurément à la haute sagesse du Roi, à sa grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir deviné, avant tous, la pensée profonde du Roi, et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus, depuis, de la vérité de mes paroles. Mais aujourd'hui que l'Europe connaît et admire le Roi; que, par cela même, les principales difficultés sont surmontées; aujourd'hui que l'Angleterre a, peut-être, un besoin égal au nôtre, de notre alliance mutuelle, et que la route qu'elle paraît vouloir suivre doit lui faire préférer un esprit à traditions moins anciennes que le mien; aujourd'hui, je crois pouvoir, sans manquer de dévouement au Roi et à la France, supplier respectueusement Sa Majesté d'accepter ma démission, et vous prie, Monsieur le Ministre, de la lui présenter. Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient que trop, et en font même un devoir. Je me confie à l'équitable bonté du Roi pour en juger.

Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma très haute considération.

Le prince DE TALLEYRAND

Valençay, 13 novembre 1834.

(Le Moniteur universel du 7 janvier 1835 donna cette lettre.)

[57] Le Cabinet whig, présidé par lord Melbourne, était tombé le 15 novembre, et fit place à un ministère tory, qui ne devait pas, d'ailleurs, durer plus de trois mois. Il était présidé par sir Robert Peel et, au ministère des Affaires étrangères, le duc de Wellington remplaçait lord Palmerston.

[58] D'Armand Carrel, du National.

[59] Cette lettre, dont on ne cite ici que le commencement, porte la date du 25 novembre, et a été donnée tout entière dans le livre de la comtesse de Mirabeau: Le prince de Talleyrand et la Maison d'Orléans; elle se trouve aussi dans le Ve volume des Mémoires du Prince.

[60] Une ordonnance royale avait chargé la Cour des Pairs de juger les auteurs des insurrections républicaines qui eurent lieu du 7 au 13 avril 1834 dans plusieurs villes de province et à Paris. Les arrêts de condamnation ne furent rendus qu'en décembre 1835 et janvier 1836.