Plus loin je trouve dans la même lettre: «Nous voulons être forcés par les cinq puissances; nous ne tiendrons aucun compte d'une contrainte partielle comme celle de 1832; sans cette unanimité, nous nous refuserons toujours à un arrangement définitif. On prendrait, de guerre lasse, plutôt la route de Silésie, que de reconnaître Léopold.»

Mme de Jaucourt, en parlant de l'esprit de parti furibond qui règne en France en ce moment, mande à M. de Talleyrand que M. de Thiard, son frère, a dit, l'autre jour, chez elle: «Je donnerais mon bras droit pour que Charles X fût encore à la place d'où nous l'avons chassé.»

N'est-il pas singulier que le jeune Baillot, qui vient de périr assassiné dans les derniers troubles de Paris, se soit souvent vanté d'avoir, lors des journées de juillet 1830, tué plusieurs individus, exactement de la même manière que celle dont lui-même a péri?

On m'a raconté un mot amusant de la vieille marquise de Salisbury. Elle a été, dimanche dernier, à l'église, ce qui lui arrive rarement; le prédicateur, parlant du péché originel, a dit qu'Adam, en s'excusant, s'était écrié: «Seigneur, c'est la femme qui m'a tenté.» A cette citation, lady Salisbury, qui paraissait entendre tout cela pour la première fois, a sauté sur son banc, en disant: «Shabby fellow, indeed!»

Je viens d'une visite du matin chez la Reine, je l'ai trouvée agitée, inquiète et cependant heureuse de son prochain voyage en Allemagne. Le Roi l'a arrangé, à son insu; il est entré dans les plus petits détails; c'est lui qui a nommé la suite d'honneur, les domestiques, choisi les voitures. Tout cela est arrivé si subitement que la Reine n'en est point encore remise; elle ne sait si elle doit se réjouir de revoir sa mère qui est âgée et infirme ou se tourmenter de laisser le Roi seul, pendant six semaines. Elle m'a dit que le Roi avait voulu inviter M. de Talleyrand et moi à Windsor, pendant notre séjour à Salthill, mais qu'elle-même l'en avait détourné, comme tirant à conséquence, et obligeant à d'autres invitations, entre autres celle de la princesse de Lieven, dont le Roi ne se souciait pas.

La Reine tousse et se croit assez malade; elle compte sur l'air natal pour se rétablir.

Il est impossible, chaque fois qu'on a l'honneur de voir cette Princesse, de ne pas être frappé de la parfaite simplicité, vérité et droiture de son âme. J'ai rarement vu une personne sur laquelle le sentiment du devoir eût plus de puissance, qui, dans tout ce qu'elle dit et fait, parût plus d'accord avec elle-même. Elle a de la gaieté, de la bienveillance et quoiqu'elle manque de beauté, sa grâce est parfaite, le ton de sa voix malheureusement nasillard, mais il y a tant de bon sens et de vraie bonté dans ce qu'elle dit, qu'on l'écoute avec plaisir. La satisfaction qu'elle éprouve à parler allemand est bien naturelle, elle me touche, chaque fois, sensiblement; cependant, je voudrais que devant les Anglais elle s'y livrât moins: je voudrais, dans l'intérêt de sa situation, peut-être un peu plus d'anglais en elle; on ne saurait être restée plus Allemande qu'elle l'est; je crains qu'on ne le lui reproche parfois. Que ne reproche-t-on pas aux souverains maintenant? Responsables de toutes choses, ils sont sans cesse menacés d'expiations, bien ou mal fondées. La pauvre Reine a déjà éprouvé toute l'amertume de l'impopularité, de la calomnie. Elle y a opposé beaucoup de valeur, de dignité, et je suis convaincue qu'elle est en fonds de courage pour les dangers.

C'était aujourd'hui la Saint-Philippe; nous avions à dîner les Lieven et lady Cowper; le prince Esterhazy est venu nous voir après le dîner. Je remarque, depuis quelque temps, une certaine aigreur dans sa façon d'être avec les Lieven, qui ne lui est pas habituelle; sa plaisanterie, en s'adressant à la Princesse, tourne promptement à l'ironie. Je crois que, de son côté, elle regrettera peu son départ; elle n'a jamais pu le subjuguer; il coule et s'échappe de ses mains; les arlequinades, toujours fines, quelquefois malicieuses, d'Esterhazy la gênent et la déroutent; ils ont toujours l'air d'être sur le qui-vive l'un avec l'autre, et ils se dédommagent de cette contrainte par des coups de patte assez fréquents.

La Reine m'a dit qu'à Windsor, dernièrement, Esterhazy lui avait parlé de M. de Talleyrand avec un attachement particulier, lui disant que son plus grand plaisir était de venir l'écouter. Il a ajouté, qu'en rentrant chez lui, il écrivait souvent ce qu'il avait entendu de M. de Talleyrand. Il paraît qu'Esterhazy tient un journal fort exact; il l'a dit à la Reine, lui racontant que cette habitude est si ancienne qu'il a déjà rempli de gros volumes, qu'il se plaît à relire. La Reine s'étonnait, avec raison, de cette habitude suivie et sédentaire chez quelqu'un dont les allures sont si peu posées et l'esprit souvent distrait.

Lord Palmerston, qui, depuis notre dernier retour de France, n'a pas une seule fois accepté de dîner chez nous, qui n'est pas venu à une seule de nos soirées, était encore invité aujourd'hui, et la présence de lady Cowper nous faisait croire à la sienne, mais il s'est fait excuser au dernier moment.