M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui, est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout soixante-douze personnes, qui sont à bord du Donegal, se trouvent réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge, rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.

On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière, peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les allures d'un jeune éléphant.

Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma part, ce qu'il fait toujours.

Londres, 17 juin 1834.—Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès, il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres, de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer quelque temps.

Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M. Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même, ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.

Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV, succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes, recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il est le Post-master general of the two penny Post.

Londres, 18 juin 1834.—Il y a toujours une grande confusion, et un conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven. Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis, ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non—mais oui—mais cependant—pourquoi pas?—ce ne sera pas ce que je croyais—le péridot n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même... C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et une grosse perle choisie.

Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse, on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her particular aquaintance. July 1834.»

Londres, 19 juin 1834.—Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston, une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui, tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston, ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction, pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué, surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.

Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part, dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt, et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir: le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a, sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le Roi a repris que, quant à lui, il comptait bien s'y remettre!